4.2.06

CHINE : Deux Ouïgours chinois restent détenus à Guantanamo car aucun Etat ne veut les accueillir

Abou Bakker Qassim et Adel Abdel Hakim sont chinois... comme leur nom ne l'indique pas. Ce sont des Ouïgours, cette minorité musulmane et turcophone qui vit dans le nord-ouest de la Chine depuis des centaines d'années, dans la province du Xinjiang, qu'ils préfèrent appeler "Turkestan oriental". Frontalière de l'Asie centrale, la région est rétive à la tutelle pékinoise et travaillée par des ressentiments séparatistes.


Abou Bakker Qassim et Adel Abdel Hakim ont quitté leur pays il y a environ cinq ans. Ils croupissent depuis plus de trois ans dans la prison américaine de Guantanamo, à Cuba. Ils sont innocents. La justice militaire américaine a reconnu, il y a près d'un an, qu'ils n'étaient pas des "combattants ennemis", terme désigné pour qualifier les gens soupçonnés de terrorisme. Mais ils sont condamnés à rester à Guantanamo pour cause de vide juridique.

Ils ne veulent pas rentrer en Chine par crainte d'être torturés : la répression par Pékin des "séparatistes ouïgours" y est brutale. Ils ne peuvent invoquer le droit d'asile, Guantanamo n'étant pas un territoire américain. Les autorités américaine ne sont pas enclines à accueillir d'ex-détenus de Guantanamo, même innocents, aux Etats-Unis. Elles ne sont pas les seules.

CHASSEURS DE PRIMES

Depuis août 2005, le département d'Etat cherche un pays où les deux Ouïgours pourraient trouver refuge. Mais peu d'Etats sont prêts à accueillir des réfugiés libérés d'une prison qui rime avec terrorisme, en prenant au passage le risque de froisser les autorités chinoises. Selon le président de l'association américaine des Ouïgours, Nury Turkel, "le gouvernement a contacté vingt-cinq pays, dont la France, qui ont refusé". Les Ouïgours sont, selon lui, des "musulmans modérés". "Le mouvement ouïgour est un mouvement nationaliste, pas religieux", estime-t-il.

En décembre, un juge a déclaré que la détention des deux prisonniers était illégale, mais qu'il ne pouvait pas obliger le gouvernement à les libérer. "La question est de savoir si la loi me donne le pouvoir de faire ce que la justice demande. La réponse est, selon moi : non", écrit le juge James Robertson, soulignant une fois encore la question des pouvoirs de l'exécutif en temps de guerre.

Le juge Robertson est celui qui a claqué la porte du tribunal spécial chargé d'autoriser les opérations de surveillance, après les révélations du New York Times sur les écoutes sans mandat. Les avocats des Ouïgours viennent de déposer un recours devant la Cour suprême pour arbitrer cette question d'équilibre des pouvoirs.

En entreprenant leur odyssée au début des années 2000, les deux Ouïgours ne pensaient pas se retrouver un jour à l'origine d'un tel casse-tête juridique aux Etats-Unis. Comme d'autres de leurs compatriotes, ils sont passés clandestinement au Kirghizstan en espérant obtenir un visa pour la Turquie. En vain.

Fin 2001, ils se sont trouvés "au mauvais endroit au mauvais moment", comme le dit leur avocate, Sabine Willett : au Pakistan, près de la frontière afghane. Après les frappes aériennes contre le régime des talibans, en septembre 2001, ils ont été dénoncés aux autorités américaines par des chasseurs de primes, pour 5 000 dollars. Ils ont été transportés à Kandahar, en Afghanistan, où ils sont restés six mois en prison avant d'être transférés à Guantanamo.

Le ministère de la défense estime qu'ils se trouvaient en Afghanistan pour y suivre un entraînement dans un camp taliban. Ce que contestent leurs avocats : "S'ils ne sont pas "ennemis combattants", cela veut dire qu'ils n'ont aucun rapport avec les talibans."

Depuis l'été 2005, ils sont détenus à Camp Iguana, une annexe de la prison, dans l'attente de leur libération. Ils ont vue sur la mer, accès à un terrain d'exercices, peuvent jouer au ping-pong, regarder des films, mais n'ont pas le droit de sortir du camp et, quand ils ont reçu la visite de leur avocat, ils étaient enchaînés.

Neuf détenus, dont cinq Ouïgours, se trouvent encore à Camp Iguana, dans le même no man's land juridique. L'un d'eux, Saddiq Ahmad Turkistani, un Ouïgour né en Arabie saoudite, était prisonnier des talibans à Kandahar, accusé d'avoir comploté contre Ben Laden. Il était heureux d'avoir été libéré par l'armée américaine. Quelques semaines plus tard, il se retrouvait... à Guantanamo.

Alain Salles
Article paru dans l'édition du 04.02.06

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