26.2.06

Exclusif Voyage à venir: L’Asie Centrale et les Turcs. Interview de Jean-Paul Roux, auteur de L’Histoire des Turcs (Éditions Fayard)

Interview de Jean-Paul Roux, auteur de L’Histoire des Turcs (Éditions Fayard)

L’Asie Centrale et les Turcs.

Peut-on dire que les Kirghizes sont un peuple de montagne ?

Non, jusqu’au XVIIIe / XIXe siècle, ils vivaient sur les rives de l’Inisei [au milieu de la Russie, au nord de l’actuelle Mongolie]. Ils n’ont quitté cet emplacement que très brièvement pour constituer un Empire des steppes (840-924) qui s’est très vite écroulé. Les Kirghizes, le plus vieux peuple turc attesté (son existence remonte à trois siècles avant Jésus-Christ), sont donc à l’origine, un peuple de vallée de fleuve.

Ils quittent définitivement leur territoire pour le Kirghizstan actuel, devant la conquête des Russes. Puis, quand ces derniers les rattrapent, au XVIIIe / XIXe siècle, les temps ont changés : des frontières ont été créées et il leur est devenu impossible de fuir l’envahisseur sur des milliers de kilomètres comme avant. Certains partent malgré tout en Afghanistan. Quand en 1979, les Soviétiques envahissent le pays, une partie d’entre eux garderont ce réflexe de fuite devant les Russes et iront s’exiler au Pakistan où ils connaîtront une fin tragique. La communauté internationale leur propose de partir en Alaska, mais ils refusent, de peur d’être parqués dans des réserves naturelles. Ces Kirghizes d’Afghanistan préfèrent émigrer dans la région du lac de Van, à l’Est de la Turquie, où leur communauté est aujourd'hui en train de disparaître.

Les Kazakhs et les Ouzbeks ont une histoire très différente.

A l’origine, il s’agit d’un même peuple, les “Euzbeks”, qui formait un ensemble de hordes au nord du Kazakhstan actuel. Au XVIe siècle, ils envahissent la région qui correspond à l’Ouzbékistan d’aujourd’hui, où vivait une très riche civilisation turque, descendante de Tamerlan, les Timourides. Une partie des “Euzbeks” se sédentarise, s’urbanise et prend le nom d’Ouzbeks. Ils se mêlent aux Timourides et s’approprient leur civilisation millénaire. D’autres préfèrent garder leur vie nomade. On les appelle les Kazakhs, “ceux qui fuient”.

La révolution soviétique donne une république à ces derniers. Puis, les Russes arrivent en masse au Kazakhstan, notamment après la Seconde Guerre mondiale. Les Kazakhs sont sédentarisés de force, avec un lot de catastrophes humaines (révoltes, famines, abatages des troupeaux, etc.). Sans la fin de l’URSS, ils auraient sans doute disparu car leur natalité était en baisse constante. A cette époque, ils représentaient moins de la moitié des habitants du Kazakhstan. Aujourd'hui, l’évolution démographique s’est inversée.

Les Ouzbeks qui se battent contre les descendants de Tamerlan ! L’histoire officielle ouzbek décrit pourtant ce dernier comme héros national !

Cela montre à quel point les Ouzbeks se sont appropriés l’héritage de la civilisation qu’ils ont conquise.

Si l’on remonte encore dans le temps, on s’aperçoit que les peuples turcs sont arrivés tard dans l’actuel Ouzbékistan.

Hormis quelques infiltrations, jusqu’en l’an 1000, il n’y a aucun Turc dans la région. Elle ne se « turquise » que peu à peu, avec l’arrivée des Seldjoukides au début du XIe siècle. Auparavant, n’y vivent que des peuples iraniens. D’ailleurs, au moment de constituer les républiques de l’URSS, on parle peut-être autant l’iranien que le turc en Ouzbékistan. A Samarkand et à Boukhara, les Tadjiks sont encore très nombreux.

Allons plus à l’est et évoquons à présent l’histoire de ceux que l’on appelle aujourd'hui les Ouïghours.

Je dois pour cela vous raconter l’histoire de deux peuples. Celle des Karakhanides tout d’abord. Au Xe siècle, leur empire a deux capitales : Kachgar (dans l’actuel Xinjiang, en Chine) et Balasaghun (dont l’emplacement n'est pas identifié avec certitude). Cet empire est détruit au XIIe siècle par les Seldjoukides et les Ghaznévides.

La deuxième histoire concerne celle d’un ensemble de tribus que l’on appelle les Ouïghours. Ils règnent sur des vastes étendues de steppes depuis le nord de la Mongolie, jusqu’à ce que leur empire soit détruit par les proto-mongols au IXe siècle. Ils s’enfuient alors vers le Tibet, le Gansu (où ils sont assimilés) et le Xinjiang [trois régions de la Chine actuelle].

Lorsque l’empire karakhanide s’écroule, les deux peuples se mêlent peu à peu pour former ceux que l’on appelle aujourd'hui les Ouïghours. Et notons qu’ils ne parlent pas le ouïghour… mais toujours le karakhanide !

Les populations turques d’Asie centrale ont été partagées entre une région dominée par les Russes et une autre dominée par les Chinois. Comment s’est dessinée cette frontière ?

Les Russes ont avancé dans leurs conquêtes jusqu’à ce qu’ils se retrouvent au Xinjiang, une région dominée par les Chinois. Contrairement à ce qui s’est passé pour la Manchourie, ils ne se sont pas battus pour elle. Ils n’avaient pas grand-chose à y gagner, si ce n’est des kilomètres de steppe et de désert ! Et puis ils avaient déjà beaucoup à faire contre les Ottomans et les Anglais !

Le Xinjiang était-il un lieu de passage important des Routes de la soie ?

Non, contrairement à une idée solidement ancrée ! Kachgar était une étape importante car elle se situe sur la route des Indes. Mais ni le nord ni le sud du désert du Takla-Makan n’auraient pu accueillir des milliers de caravanes de 500 à 3000 chameaux. Ces oasis n’avaient tout simplement pas assez de pâturages. Seuls quelques petits convois empruntaient cette route, les autres passaient beaucoup plus au nord, par le sud de l’actuelle Russie où un paysage de steppe se prête beaucoup mieux à ce genre de migrations.

Évoquons à présent l’arrivée des Arabes en Asie centrale.

Au milieu du VIIIe siècle, la région est en train de devenir chinoise. Les Arabes arrivent à ce moment-là et les écrasent lors de la bataille de Talas (dans l’actuel Kazakhstan). Les historiens s’étonnent encore que ce peuple ait pu faire tomber autant de puissances en quelques années et avec si peu d’hommes.

Leur alphabet est adopté par les Turcs. Il est utilisé jusqu’à l’arrivée des Russes et l’est toujours aujourd’hui par les Ouïghours du côté chinois. Les Arabes ont aussi, bien sûr, islamisé la région. D’ailleurs, les Seldjoukides sont devenus musulmans au XIe siècle car leurs voisins étaient déjà convertis. Ils ont jugé que devenir musulman était le meilleur moyen de les conquérir. Mais chez Seldjoukides, l’islamisation des élites était toute relative car des textes attestent que deux siècles plus tard, même leur élite ne maîtrisaient toujours pas les bases de cette religion !

Quelles étaient les religions locales avant l’arrivée des Arabes ?

Il y avait des Manichéens, des Mazdéens, quelques Chrétiens dans le Karakalpakstan. Le Xinjiang était un lieu de mélange particulièrement important puisque des missionnaires bouddhistes ou chrétiens empruntaient cette route pour aller en Chine et en profitaient pour convertir quelques populations locales.

Parlons, pour conclure, d’un autre peuple turc tout aussi mal connu : les Tatars.

Les steppes d’Ukraine et de Russie sont « turquisées » peu à peu par des turcophones que l’on nomme plus tard les Tatars, au détriment des Scythes, des Wisigoths, des Germains, etc. Au XIII/IXe siècle, ils sont bien installés. Les Tatars sont à l’origine un petit peuple de Mongolie particulièrement féroce, violent et énergique… Autant de qualités qu’utilise Gengis Khan, en les envoyant à l’avant-garde de ses conquêtes. « Les Tatars arrivent », crie-t-on, en les assimilant du coup à l’ensemble des tribus turques. Déformé, leur nom arrive en Europe sous la forme de « Tartares », synonyme de « barbares ». Par la suite, au XVIe siècle, trois grands khanats tatars se créent : celui d’Astrakan, de Kazan (capitale de l’actuel Tatarstan, en Russie) et celui des Tatars de Crimée (en parlant de la Crimée, on désigne aussi des territoires au nord de la presqu'île). Puis les Russes reprennent ces khanats et les annexent (en 1522, 1525, 1779). Mais peu de liens existent entre ces différents Tatars.

Jean-Paul Roux s’apprête à publier un nouveau livre, Histoire de l’Iran et des Iraniens (Fayard)

Propos recueillis par François Picard

UKRAINE : Sébastopol, citadelle russe en Ukraine

LE MONDE | 13.02.06

Sur un des quais de Sébastopol, coincés entre deux navires de guerre russes, des pêcheurs trempent leur ligne dans la mer Noire. Une vingtaine de bateaux, au gris progressivement mangé par la rouille, sont amarrés là. Partout, d'immenses grues semblent tenir la mer au bout de leurs câbles.

Dans les rues, des groupes de marins en uniforme noir circulent, en rang par deux le jour, bras dessus, bras dessous la nuit. Sur la colline dominant le port, non loin de la statue de Lénine, le drapeau russe flotte au milieu d'une forêt d'antennes sur le quartier général de la marine. Les mêmes couleurs se retrouvent sur la plupart des édifices publics d'importance, éclipsant le jaune et le bleu du pavillon ukrainien.

Au pied de la statue du général Totleben, héros de l'époque tsariste, Glafira Iemeljanova, balai en main, répond à une question incongrue. "Bien sûr que Sébastopol est une ville russe !" Quand bien même les cartes affirment le contraire, Glafira n'a aucun doute là-dessus. A 50 ans, elle se sent russe par toutes ses fibres, même si son passeport la dit ukrainienne. Glafira est née dans l'Oural, que ses parents ont quitté en 1977 pour les côtes de Crimée. A l'époque de l'URSS, les frontières entre Républiques n'étaient que fictives. L'indépendance brutale de l'Ukraine, en 1991, l'a laissée du "mauvais" côté. Depuis, chaque jour, Glafira "prie Dieu pour la mère Russie".

Relayé par des politiciens locaux, le Kremlin a su utiliser cet irrédentisme dans les périodes de tension avec l'Ukraine. Comme lorsqu'il s'est agi de partager la flotte stationnée dans le port. Ou encore de négocier, en 1997, le bail de vingt ans qui permit à la marine russe de rester sur place. Moyennant un loyer annuel de 100 millions de dollars, quelque 400 navires militaires et 16 000 marins russes stationnent dans les multiples baies de ce pli côtier. La base ultrasecrète de Balaklava, qui enfermait les sous-marins nucléaires soviétiques, a, elle, été démantelée. Ce sanctuaire de la guerre froide figure désormais parmi les excursions touristiques.

Car tout, dans cette ville-musée, la lie intimement à l'histoire de la Russie. Le port a été créé par la tsarine Catherine II en 1783, douze ans après l'annexion de la Crimée. Libre de glace toute l'année, le havre aux multiples baies doit abriter la flotte impériale. Un pacte de sang va désormais l'unir à l'épopée russe. A commencer par la guerre de Crimée, en 1854 et 1855. Assiégée onze mois par une coalition anglaise, française, turque et piémontaise, la garnison finit par abandonner la place. Cette défaite héroïque est devenue une victoire morale dans les annales russes. Le musée Panorama retrace cette légende.

Sur l'esplanade, Nina Filimonova, qui vend des babioles à la sauvette, écrase une larme en parlant de sa "vie de chien". Née à Rostov il y a 70 ans, elle s'est installée à Sébastopol en 1949. De l'ère communiste, elle a gardé des médailles et la nostalgie "d'un temps où le pain était moins cher". Des autorités de Kiev, elle n'a en revanche que faire. "Ils me fatiguent." Ses regards se portent plutôt vers la Russie. "Mais, à mon âge, comment espérer recommencer sa vie là-bas ?"

Alexandre Christov, 67 ans, sort du Diorama, le musée de la seconde guerre mondiale situé sur la colline de Sapun. C'est là l'emplacement d'une bataille, idéalisée dans la propagande, entre l'Armée rouge et la Wehrmacht. D'octobre 1941 à juillet 1942, la forteresse subit un siège terrible et tombe aux mains allemandes. Quand elle est reconquise, maison après maison, en mai 1944, elle n'est plus qu'un tas de pierres. Deux cent cinquante mille soldats russes sont morts. Sébastopol est promue "ville-héroïne de l'URSS".

Staline organisa la reconstruction de la cité. Puis s'attacha à la repeupler de communistes méritants venus de Russie intérieure. La colonisation entamée par Catherine II se poursuit. A l'issue de l'immense brassage, les habitants d'origine russe forment la quasi-totalité des 330 000 habitants de la ville.

A l'époque soviétique, la cité était fermée aux étrangers en raison de son importance stratégique. Un strict cordon de police l'isolait du monde. Au poste frontière de Gontcharnoïe, il fallait souffrir d'interminables contrôles. Le NKVD — puis le KGB — était partout. Les résidents ne pouvaient inviter, après l'obtention d'un laissez-passer, que leur famille et leurs amis proches.

"La ville était spéciale à l'époque de l'URSS, elle l'est encore aujourd'hui", assure Alexandre Christov. Lui aussi a débarqué avec ses parents dans les années 1950. Il fredonne une chanson populaire sur Sébastopol-la-Russe, "haut lieu de notre histoire, notre terre", insiste-t-il. Stanislav Zidkov grignote des graines de tournesol sur le débarcadère de l'Artillerie, promenade favorite des habitants et des centaines de milliers de touristes qui ont désormais liberté d'entrer. Né à Sébastopol, cet homme de 67 ans travaillait à Moscou au moment de l'indépendance. Devenu citoyen russe, il revient régulièrement en Crimée se recueillir sur la tombe de son père, un Russe originaire d'Extrême-Orient, et de sa mère, une Ukrainienne. "C'est le même sang qui circule dans nos veines, nous sommes tous slaves, frères et soeurs."

Cette fraternité déclarée, non dénuée de sujétion, remonte à 1654, quand l'Ukraine fut rattachée à la Russie. En 1954, pour fêter le tricentenaire de l'événement, Nikita Khrouchtchev, qui dirigeait alors l'URSS, fit cadeau de la Crimée à l'Ukraine. Transfert "honorifique" qui allait devenir fracture avec l'éclatement de l'ex-empire.

"Merci pour le cadeau !", râle Vladimir, né à Vladivostok et arrivé dans la ville à l'âge de 8 ans. Dès l'émancipation de l'Ukraine, la Crimée a fait à son tour sécession du nouvel Etat, avant de revenir dans son giron. Tout au long des années 1990, des bruits de bottes ont résonné dans la ville. Un sondage effectué au milieu de la décennie montrait que 70 % de la population souhaitaient l'indépendance ou le rattachement à la Russie.

En pleine crise sur le prix du gaz, le gouvernement ukrainien menace de ne pas renouveler le bail de la flotte russe. Des discussions sur les modalités même de l'actuel contrat débuteraient dès la semaine prochaine. Les Ukrainiens veulent revoir le loyer à la hausse. Cette épreuve de force aussi bien que le souhait de Kiev de rejoindre l'OTAN menacent la présence militaire russe.

Les Sébastopoliens s'opposent au départ d'une flotte considérée comme une garantie. "Ce n'est pas imaginable", estime Vladimir, soulignant que la moitié des places de la ville portent le nom d'amiraux russes. Une visite au Musée de la flotte de la mer Noire suffit à saisir l'imbrication entre le port et sa marine militaire.

Les jeunes de Sébastopol, eux, ne sont guère enclins à la nostalgie. Ils n'en ont pas moins le même attachement au puissant voisin, dont sont originaires leurs parents ou grands-parents. Comme dans les autres Etats affranchis de la tutelle moscovite, ils redoutent surtout de devenir citoyens de seconde zone dans la nouvelle Ukraine en devenir. Le développement de la langue ukrainienne est notamment vécu avec inquiétude.

Helena Chebotariova, 19 ans, n'est "pas sûre de (son) avenir" en Ukraine. Elle aimerait bien obtenir un passeport russe "parce que la vie semble meilleure là-bas". La jeune femme étudie le génie civil à Sébastopol, où ses parents ont emménagé il y a trente ans. "Pouvoir utiliser librement le russe est pour moi essentiel", assure-t-elle. Elle désire comme beaucoup qu'il devienne deuxième langue d'Etat.

Tatiana Tarasenko, 21 ans, et son fiancé Alexeï Mironov, 22 ans, citent l'exemple de la Belgique et du Canada à l'appui de cette revendication. Tous deux ont étudié en russe dans une université affiliée à Moscou, avant de travailler dans un institut de recherche maritime. Ils redoutent que ce cursus leur nuise désormais. Le couple se sent "plus russe qu'ukrainien". Il n'a rien contre une intégration dans l'Europe, à condition que celle-ci ne signifie pas rupture avec l'ami oriental. La "révolution orange", qui a porté au pouvoir un président pro-occidental en décembre 2004, lui a déplu. "Elle nous a coupés de la Russie", assure Alexeï. Comme 89 % des Sébastopoliens, les fiancés ont voté en 2004 pour Viktor Ianoukovitch, le candidat prorusse. Ils choisiront son "parti des régions" lors des élections législatives de mars. Ils parlent du gouffre politique qui sépare désormais l'est et l'ouest du pays. "Nous avons de plus en plus de mal à parler avec nos amis de Kiev", regrette Tatiana.

Dimitri Fedorov revendique, lui, son anticonformisme. Il a soutenu la "révolution orange" et clame qu'il n'aime pas Vladimir Poutine. Ce designer de sites Internet, âgé de 24 ans, né à Sébastopol et russophone, explique à sa manière l'élan univoque qui l'entoure. "Les gens ne veulent pas penser par eux-mêmes. Ils conservent un mode de réflexion traditionnel. Ils réagissent instinctivement à tout ce qui se passe." Mais, à Sébastopol ("la ville digne de respect" en grec), il est bien difficile de s'exonérer du poids de l'histoire.

21.2.06

Résurgence de la polygamie en Asie centrale

Par Hélène ROUSSELOT
Article de http://www.regard-est.com
Le 06/02/2006


Malgré son interdiction et le mutisme des statistiques, la polygamie, qui n’avait pas disparu en Asie centrale sous le régime soviétique, connaît actuellement un regain, dans toutes les couches de la société.



Au Kirghizstan, la question de la légalisation de la polygamie avait déjà été débattue au Parlement en 1993, mais la proposition de loi avait été finalement repoussée de peu de voix. La directrice du Centre de recherches sur les questions de genres de l’Université de Och, Kanychaï Nourdinova, ne serait pas étonnée de voir prochainement les députés remettre cette question à l’ordre du jour. Au printemps dernier, Jamal Frontbek, la responsable de l’organisation kirghize de femmes musulmanes, Moutakallim, annonçait son intention d’en réclamer la légalisation.

Les circonstances de cette résurgence varient dans le temps et selon les républiques d’Asie centrale, mais quelques unes sont récurrentes, comme les conflits armés. C’est ainsi que les mariages multiples ont connu un essor au Kirghizstan après la Seconde Guerre mondiale et, plus récemment, au Tadjikistan, après la dernière guerre civile qui a causé, entre 1992 et 1996, la disparition d’environ 150.000 personnes, dont une majorité d’hommes jeunes. Ce déséquilibre démographique explique que, dans un pays où la tradition de la polygamie est ancienne, les veuves devenues chargées de famille aient recours à la possibilité d’«épouser» un homme déjà marié pour conserver un statut social et un niveau de vie acceptable.

Les autres explications de ce nouvel essor sont à la fois d’ordre socio-économique et culturel. Le taux de chômage élevé en Ouzbékistan, Tadjikistan et Kirghizstan et sa conséquence -l’émigration des hommes, partis dans les pays voisins et en Russie pour travailler et qui, parfois, y fondent une famille- sont autant d’encouragements pour une jeune femme à accepter une place de deuxième, voire de troisième épouse. En effet, les femmes divorcées qui ont été mariées très jeunes par leurs parents n’ont pas toujours les compétences professionnelles leur permettant un accès au marché du travail. De plus, le statut de la femme divorcée est socialement dévalorisant. Seules avec enfant, elles subissent un rejet social certain. Les autres raisons avancées sont la protection des jeunes femmes contre la prostitution et la lutte contre la propagation des infections sexuellement transmissibles.

Au Kirghizstan, la situation paraît extrêmement paradoxale et complexe puisque, d’une part, «l’image actuelle de la femme [y est] fondamentalement différente de celle de la femme ouzbèke ou tadjike, perçue tant par les Kirghiz que les Ouzbeks ou les Tadjiks comme une femme soumise», que le mariage y est de plus en plus tardif et que, d’autre part, «la polygamie refait son apparition dans les régions méridionales où elle servirait de prétexte aux hommes pour augmenter les sources de revenus de leur foyer» (1).

Le tabou de la sexualité

L’idée de la nécessité d’un héritier mâle est encore très présente en milieu rural. Un niveau de vie et d’éducation médiocres, dans une société patriarcale aux pratiques religieuses bien conservées, sont autant de circonstances propices au maintien, voire à la résurgence de la polygamie. Un article récemment paru dans la revue en ligne Oazis (2) rapporte l’ignorance de la population d’un village de la région d’Och en matière de sexualité. Les questions de planification des naissances et de reproduction humaine sont considérées comme inconvenantes si elles sont évoquées publiquement, en particulier dans les villages où le manque d’information serait cause de nombreux problèmes de santé chez les femmes: «C’est dans le village de Iangi-Makhallia que la situation est la plus accablante. Les adultes et les plus jeunes n’ont absolument aucune connaissance relative à la contraception; la plupart des habitants ne savent rien sur les questions de santé et de planification des naissances».

Un soutien juridique inexistant

Selon le Coran, un homme peut avoir jusqu’à quatre épouses, pourvu qu’il soit en mesure de leur assurer subsistance. Mais la multiplicité d’unions simultanées est interdite par le Code pénal de tous les pays d’Asie centrale, à l’exception du Turkménistan. Néanmoins, seul le mari court le risque d’être poursuivi par la justice, à condition que l’une de ses femmes porte plainte par écrit. Nombreuses sont celles qui y répugnent, car cette démarche implique bien souvent pour elles une perte de ressources. Pourtant, les secondes épouses rencontrent des difficultés qui relèvent, entre autres, du domaine juridique. Ainsi, la déclaration de la naissance d’un enfant issu d’un tel «mariage», pose la question du nom à lui transmettre. Ces femmes n’ont ni droit de succession, ni droit de propriété. Dans les faits, peu d’hommes font l’objet de plaintes et donc de condamnation. Un cas peut, cependant, être rapporté: il s’agit de celui du vice-Président du parti d’opposition tadjik, Le Parti de la Renaissance Islamique, qui a vu, en janvier 2004, sa peine pour des crimes perpétrés au cours de la guerre civile rallongée de trois ans en raison de sa polygamie.

Témoins de la vie au quotidien de ces secondes épouses, des femmes d’âge plus mûr désapprouvent la polygamie. Cette réprobation s’exprime au sein d’ONG comme le Centre de ressources des femmes de Tachkent (3), fondé par des femmes ouzbékistanaises, voici déjà dix ans, afin d’informer chaque femme sur ses droits. La Ligue des Femmes-juristes du Tadjikistan, créée en 1999 sous l’égide de l’OSCE avec pour mission la défense des droits de la Femme, effectue également un travail auprès des maris et des secondes épouses, en tentant d’améliorer les conditions de vie de ces dernières. Grâce à cette médiation, certaines ont obtenu de leur mari un logement.


* photo tirée du site www.osh.gov.kg
(1) David Gaüzère, La femme kirghize du milieu du XIXe siècle à nos jours, Paris, CEMOTI , n°34, 2002, pp. 261-293
(2) S. Gafarova, «Genofond na iskhode», Oazis, n°21, janvier 2006. www.ca-oasis.info
(3) www.woman.uz

Retrouvez l article sur : http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=576

14.2.06

GEORGIE : Djavakhétie : bilan des tensions arméno-géorgiennes

par Caucase.com
Article paru dans l'édition du 13/02/2006


Par Albertine GIAN à Akhalkalaki

En 2005, la Djavakhétie, région du sud de la Géorgie, frontalière de l’Arménie et majoritairement peuplée d’Arméniens, a été le théâtre d’une série d’incidents à laquelle a succédé la demande d'autonomie des organisations arméniennes de la région, en écho avec les tentatives de réintégration de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud au sein d’une structure fédérale. Dans un contexte socio-politique extrêmement tendu, l’année 2005 s’est soldée par la destruction partielle du bureau de la douane à la frontière arméno-géorgienne et par la confrontation publique entre l'Eglise orthodoxe géorgienne et l'Eglise apostolique arménienne sur l'origine d'une partie du patrimoine religieux de la Géorgie.



Les 23 et 24 septembre derniers s'est tenue à Akhalkalaki la 3e conférence du cycle "Intégration, mais pas assimilation", sur le thème "Le statut de la Djavakhétie au sein de la structure étatique de Géorgie". À l’issue de la rencontre, le 26 septembre, une résolution a été adoptée. Celle-ci formule la demande de la coordination des organisations politiques régionales au pouvoir central géorgien d'accorder le statut d'autonomie à la province de Samtskhe-Djavakhétie, dans le cadre d'un Etat fédéral géorgien.

Comme l'indique cette résolution, "[le Conseil des organisations arméniennes de Samtskhe-Djavakhétie] propose d'attribuer à la Djavakhétie, dans le cadre de la structure étatique de Géorgie, un statut semblable à celui proposé par le pouvoir géorgien à l'Ossétie du Sud. En outre, le Conseil ajoute que si les autorités géorgiennes sont entièrement disposées à accorder la plus large autonomie aux 40.000 Ossètes au total vivant en Ossétie du Sud, alors les 150 à 200.000 Arméniens massivement établis [en Djavakhétie] méritent également sans réserve un self-government [système d'administration dans lequel les citoyens décident de toutes les affaires qui les concernent en particulier], d'autant plus qu'ils sont des citoyens respectables qui n'ont pas utilisé d'armes contre le gouvernement."

(Carte © EVL)

En réaction à cette résolution, le premier ministre géorgien Zourab Nogaïdeli, en présence de son homologue arménien Andranik Margarian, a déclaré à Erevan, lors d'une conférence commune organisée dans le cadre de la 4e réunion de la commission intergouvernementale arméno-géorgienne pour la coopération économique qu’"en Géorgie, il y aura trois autonomies - adjare, abkhaze et tskhinvale" (cité par l’agence de presse russe Regnum, le 29 septembre 2005). Nogaïdeli a expliqué la position du gouvernement géorgien par le fait que le collectif d'organisations arméniennes qui a demandé l'autonomie n'est pas représentatif de la population de Djavakhétie.

Tensions croissantes

Suite à sa demande d'autonomie, la Djavakhétie a été le théâtre d'incidents qui pourraient, s'ils se répétaient, déstabiliser la région et la conduire sur la voie du séparatisme. Le 11 décembre dernier, le licenciement de tous les agents d’origine arménienne du bureau de la douane à la frontière arméno-géorgienne et leur remplacement par des agents d’origine géorgienne en provenance d’autres régions du pays a provoqué un mouvement de protestation de la population locale et la destruction partielle des postes-frontières après une altercation avec les agents géorgiens - fait rapporté par l’agence de presse Regnum le 12 décembre.

Vahagn Tchakhalian, leader de Djavakhk uni (union d’organisations arméniennes de Djavakhétie), a alors qualifié cet incident de réaction contre la politique géorgienne de discrimination nationale d’une population locale sous pression constante de Tbilissi qui essaierait de provoquer "une nouvelle vague de démoralisation massive" de la minorité arménienne de Géorgie.

Deux mois plus tôt, dans la nuit du 12 octobre 2005, un millier de tracts imprimés en langue russe avaient été placardés sur les murs de la ville d'Akhalkalaki. Signés par une organisation jusqu'à ce jour inconnue, la "Brigade des libérateurs d'Akhaltsikhe", les symboles du drapeau turc, une étoile et un croissant de lune, y figuraient. Adressé à la population arménienne, le message disait "d'évacuer la région et de partir pour l'Arménie, la Russie, l'Amérique". Dans le cas contraire, comme revendiqué sur les tracts, les Arméniens seront "massacrés, comme [leurs] ancêtres en 1915".

A ces événements, avait précédé la fermeture d'une dizaine de magasins par les services fiscaux géorgiens, le 5 octobre dernier à Akhalkalaki. 300 personnes s’étaient alors réunies devant la préfecture de la région pour protester contre la décision des autorités géorgiennes. Un rassemblement que les autorités locales ont sévèrement réprimé, entraînant l'hospitalisation de plusieurs personnes.

Querelle d’églises

Autre chapitre des tensions arméno-géorgiennes, la querelle opposant l'Eglise orthodoxe géorgienne et l'Eglise apostolique arménienne. Fin 2005, elles ont manifesté, par voie de presse, leur opposition sur l'origine d'une partie du patrimoine religieux de la Géorgie.

Lors de la conférence sur le christianisme qui s'est tenue à Tbilissi en novembre 2005 à l'initiative du patriarcat géorgien, le diocèse de l'Eglise arménienne en Géorgie a présenté un rapport sur l'histoire et la contemporanéité du diocèse, d'après lequel il a érigé plus de 600 églises en Géorgie au cours des siècles derniers. Il a aussi publiquement réitéré sa demande concernant la création d'un statut juridique qui ne lui a toujours pas été accordé depuis l'indépendance de la Géorgie en 1991, et a demandé que lui soient rendues les églises qui appartenaient depuis des siècles à l'Eglise apostolique arménienne.

Les réactions à cette intervention ont été nombreuses dans la presse. Finalement, fin décembre, le saint-synode de l'Eglise orthodoxe géorgienne a appelé l'Eglise apostolique arménienne à ne pas aggraver leurs relations et a déclaré que "les déclarations de certains représentants du peuple arménien à propos de l'existence, sur le territoire de la Géorgie, d'un grand nombre d'églises arméniennes sont historiquement et scientifiquement sans fondements".
Le porte-parole du Saint-siège d'Etchmiadzine a immédiatement répondu qu'ils avaient déjà demandé aux autorités géorgiennes le retour de six églises arméniennes, dont celle de Saint Nissani à Akhaltsikhe. Comme il l'a rappelé à la presse, ce conflit entre églises n'est pas récent, puisque dès 1994, l'église de Norachen à Tbilissi cristallisait déjà toutes les rancoeurs.

Dans ce climat de tensions grandissantes, le devenir de la Djavakhétie dépendra notamment de l'interaction des intérêts particuliers, et parfois contradictoires, des acteurs engagés dans la zone. L'objectif des occidentaux est à présent d'assurer la sécurisation de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC). La déstabilisation des territoires limitrophes de la Djavakhétie par lesquels passe le BTC leur serait rédhibitoire. Par ailleurs, la détermination des Russes à ne pas se désengager du Sud-Caucase, malgré le retrait en cours des bases russes de Géorgie, influence l'évolution politique interne du pays. Enfin, la situation socio-économique de la Djavakhétie est un facteur de déséquilibre ; en particulier, le respect des droits de la minorité arménienne constitue le pivot de l'instabilité régionale. Alors qu'elle s'y était engagée lors de son adhésion au Conseil de l'Europe en 1999, la Géorgie n’a toujours pas ratifié la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, et la discrimination religieuse, notamment à l’égard de l’Eglise apostolique arménienne, régulièrement dénoncée par le médiateur de la république géorgien Sozar Subari, y est encore pratiquée en 2006.


par Caucase.com

13.2.06

RUSSIE : La Russie, grand méchant loup

“Force d’occupation”, “empire colonial”, “régime de terreur” : dans les manuels scolaires des pays de l’ancien bloc soviétique, la Russie est désormais présentée sous son plus mauvais jour. Ce qui n’est pas toujours bien accepté à Moscou.

Dans de nombreux pays de la Communauté d’Etats indépendants [la CEI rassemble toutes les anciennes Républiques soviétiques sauf les Etats baltes], la dernière rentrée scolaire a été riche en surprises pour les élèves et leurs parents. C’est l’enseignement de l’histoire qui a fait l’objet de changements radicaux – avec, surtout, la réévaluation du rôle de la Russie. On apprend aux jeunes habitants d’Ukraine, de Géorgie, de Moldavie que la Russie voisine ne leur a, pendant de longues années, apporté que du malheur et continue d’être leur principal ennemi. Cette conception de l’histoire est depuis longtemps à l’œuvre dans les Etats baltes. Pendant ce temps, en Russie aussi on réécrit les manuels scolaires : le pluralisme des jugements qui régnait ces dernières années ne convient plus aux instances éducatives d’aujourd’hui.

UKRAINE
Seuls les vainqueurs écrivent l’histoire. Encore une fois, les événements en Ukraine [la “révolution orange” de l’hiver 2004-2005] confirment cette vérité première. Depuis la dernière rentrée scolaire, les élèves ukrainiens apprennent une tout autre histoire, dans laquelle la Russie n’a pas le plus beau rôle. “L’intégration de la presqu’île de Crimée au territoire de l’Ukraine [en 1954, Nikita Khrouchtchev a ‘offert’ à l’Ukraine ce territoire baigné par la mer Noire] eut pour but de faire porter à Kiev le fardeau moral de la déportation de la population tatare locale [vers la Sibérie, en 1944, par Staline], et la lourde tâche de restaurer la vie économique et culturelle dans la péninsule”, peut-on lire dans un manuel d’histoire à l’attention des élèves de cours moyen, recommandé par le ministère de l’Education.
Dans ce même manuel, on apprend que la famine qui a frappé l’Ukraine en 1932-1933 a été orchestrée par Moscou dans le but unique d’“étouffer les velléités d’indépendance des Ukrainiens”. En revanche, on ne trouve pas un mot sur le fait que la famine a aussi touché la Volga ou le Caucase. Les historiens ukrainiens l’admettent pourtant volontiers et supposent d’ailleurs que, dans ces régions, c’étaient les mêmes buts qui étaient poursuivis. Cependant, certaines affirmations des auteurs du livre mettent clairement ces historiens dans l’embarras. Notamment celle selon laquelle l’Armée insurrectionnelle ukrainienne a, en 1943, sous le commandement de Stepan Bandera, “libéré du joug allemand la plupart des villes d’Ukraine” [selon la vision russe de l’histoire ukrainienne, l’armée de Bandera était une formation pronazie qui s’est opposée au retour de l’Armée rouge]. Mais le chapitre sur la “révolution orange”est encore plus intéressant. Les fonctionnaires du ministère de l’Education estiment que, “enfin, nous pouvons nous approprier notre histoire”. Cependant, ils affirment aussi que “ce n’est pas à travers les livres que l’on fait de la politique”, ce qui ne manque pas de susciter une vive polémique avec les politologues. Ceux-ci citent par exemple la phrase suivante : “La victoire de Iouchtchenko est une victoire de l’ensemble du peuple ukrainien, qui aspire au bonheur et à la prospérité.” Cette interprétation n’étonne pas uniquement l’opposition actuelle ; elle surprend aussi de nombreux Ukrainiens qui ont voté pour le nouveau pouvoir.

GÉORGIE
Histoire de la Géorgie (un manuel destiné aux classes de première et de terminale) présente la Russie comme un empire qui a toujours mené une politique de conquête vis-à-vis de son voisin. Quelle que soit la période de l’histoire considérée, le jugement porté sur les agissements de la Russie ne varie guère. Un livre scolaire édité en 2003 en tire une conclusion simple : “La Russie, comme tout pays conquérant, n’avait pas envie d’une Géorgie unie et forte.” On y raconte comment, au cours des XVIIIe et XIXe siècles, la Russie soumettait des principautés et des royaumes entiers, y instaurant un régime d’occupation. Les auteurs évoquent la politique coloniale russe, qui a fait perdre à la Géorgie sa souveraineté. Les membres de la maison royale Bagration ont été persécutés, l’Eglise autocéphale orthodoxe de Géorgie liquidée, et une politique d’expansion démographique et sociale a été menée. D’autres nations ont été déplacées de force sur le territoire géorgien. “Les représentants de la politique coloniale russe savaient parfaitement qu’ils pourraient s’appuyer sur les habitants d’origine étrangère de la Géorgie”, écrivent les auteurs du manuel.
Les agissements de la Russie au cours de l’histoire récente sont interprétés de la même façon. Le manuel de cours préparatoire cite l’Acte d’indépendance de la Géorgie, proclamée le 9 avril 1991. Il est dit dans ce texte que, “en février-mars 1921, la Russie soviétique a violé l’accord de paix russo-géorgien du 7 mai 1920 et, par voie d’agression armée, a occupé l’Etat géorgien qu’elle avait elle-même reconnu, puis l’a annexé”. Dans cet Acte, il est aussi dit que “la parenthèse soviétique de la Géorgie a été marquée par une terreur sanglante et des répressions [...]. Aujourd’hui encore, la guerre latente avec la Géorgie se poursuit. Elle a pour objectif de stopper son élan vers la liberté et la démocratie.”
moldavie
En Moldavie, ce n’est pas l’histoire du pays que l’on apprend mais celle des Roumains. Il est impossible à une personne normalement constituée de lire les manuels scolaires roumains sans une dose massive de calmants. On y trouve des postulats du style : la Roumanie est le pays le plus remarquable du monde et de toutes les époques ; il n’existe aucune nation meilleure que celle des Roumains. La Russie, en revanche, a de tous temps été un monstre, un pays de salauds et d’occupants. Par conséquent, tout est interprété conformément à cette vérité historique. Etant donné qu’il n’existe pas de mauvais Roumains, même le maréchal Antonescu, qu’Hitler avait remercié personnellement pour sa participation à la “solution finale”, apparaît comme un grand libéral et un grand démocrate. Ces livres dissèquent la Seconde Guerre mondiale de la même façon. Prenons, par exemple, le manuel Histoire des Roumains – Histoire contemporaine, de G. Palade et I. Charov. Pourquoi la Roumanie s’est-elle rangée derrière Hitler ? La réponse est simple. “Coincée entre deux empires et privée de soutien occidental, la Roumanie est devenue une cible potentielle, aussi bien de la part de l’URSS que de celle de pays voisins. L’intégrité territoriale du pays s’en est trouvée menacée.”
Quant à la question actuelle de la Trans-dniestrie [territoire prorusse de Moldavie qui a proclamé son indépendance], on peut lire dans le même manuel que “les Moldaves de Trans-dniestrie ne connaissent aucun problème social, mis à part l’oppression des Russes”.
ÉTATS BALTES
Depuis 1991, date à laquelle la Lettonie a recouvré son indépendance, de nombreux manuels d’histoire ont été publiés. Naturellement, le thème des relations avec la Russie ne pouvait pas ne pas y figurer. Aujourd’hui, le programme adopté par le ministère de l’Education et de la Science ne prévoit l’étude de la Russie que dans le contexte de l’histoire mondiale. Selon l’historien letton Oleg Pouliak, les notions d’histoire de la Russie sont présentées de façon “très fragmentaire”. Un fait étonnant quand on sait la trace laissée par les Russes en Lettonie. “Bien sûr, les écoliers apprennent les événements les plus marquants liés à la Russie, comme la Grande Guerre du Nord [qui opposa Russes et Suédois entre 1700 et 1721], mais pas dans les détails.” Concernant l’histoire du XXe siècle, d’après Oleg Pouliak, l’accent est mis non sur les accords de Munich, mais sur le pacte Molotov-Ribbentrop [pacte de non-agression germano-soviétique, signé en août 1939]. Par ailleurs, en dehors des manuels d’histoire, un livre intitulé Histoire de la Lettonie – XXe siècle, est paru dans la République balte. Bien qu’il soit destiné à “un large lectorat” et qu’il ne soit pas obligatoire dans les écoles, il est utilisé par de nombreux élèves, notamment dans les établissements enseignant en langue lettone. L’ouvrage a aussitôt acquis une réputation scandaleuse du fait de son contenu, pour le moins ambigu. Ainsi, la période entre 1940 et 1991 n’est pas qualifiée autrement que d’“occupation”, tandis que les légionnaires SS [lettons] sont présentés comme des “combattants pour la liberté de leur pays”.
En Estonie, on peut lire au sujet des événements de 1939-1940 dans le manuel d’histoire pour les classes élémentaires : “Le 17 juin 1940, plus de 100 000 soldats de l’Armée rouge entrèrent en Estonie. Le peuple les regarda défiler dans un profond silence. Beaucoup avaient les larmes aux yeux [...]. Aujourd’hui, plus aucun doute ne subsiste : notre pays a été occupé par une armée étrangère.” Les élèves de cours moyen doivent obligatoirement connaître le pacte germano-soviétique, ainsi que l’accord imposé sur les bases militaires soviétiques, l’incorporation forcée de l’Estonie dans l’URSS et, évidemment, le fait que “dès l’arrivée des troupes soviétiques en Estonie débuta la terreur politique”.
Les manuels décrivent les huit siècles de relations entre l’Estonie et la Russie, et entre Estoniens et Russes, comme une période de guerres et d’invasions ininterrompues au cours de laquelle la petite Estonie s’est toujours trouvée du côté des victimes. De fait, après le passage en revue de toutes les villes brûlées, des paysans massacrés, des foyers pillés, dans la conscience de l’élève s’imprime l’idée d’un conflit de civilisations millénaire et la conviction que les racines géopolitiques et culturelles de ce conflit n’ont jamais disparu.

POLOGNE
“Les troupes polonaises ont pris Berlin !” Cela, on le savait depuis l’époque soviétique. [En mai 1945, une division polonaise intégrée à l’Armée rouge a participé aux combats pour la prise de Berlin.] Alors, on prenait cela pour de l’humour polonais, une plaisanterie “du baraquement le plus joyeux du camp socialiste”. Mais, au cours des seize années écoulées depuis le début des transformations sociopolitiques en Pologne, cet humour a pris un tour très sérieux. Et toute l’histoire de la Pologne a été réécrite, depuis l’union avec la grande principauté de Lituanie qui forma la confédération de la Rzeczpospolita [République] en 1596.
Il est curieux et surprenant de voir de quelle manière les historiens polonais, après 1989, se sont mis à interpréter la guerre et l’après-guerre. Il apparaît ainsi que le tournant de la Seconde Guerre mondiale n’a été possible que grâce à la participation du contingent des troupes polonaises sur le front occidental. Le front de l’Est fut secondaire. Et toute la période d’après guerre est présentée comme une époque noire et terrible : celle de l’occupation soviétique. L’occupation hitlérienne est aussi interprétée comme une époque difficile, mais pas désespérée, sans aucune commune mesure avec la perfidie de l’occupation soviétique. Pas un mot sur le fait que, selon les projets hitlériens, si la Pologne n’avait pas été libérée par l’Armée rouge, près de 85 % de la population de ce pays fier et souverain auraient tout simplement dû périr. Une seule maxime résonne aujourd’hui dans les jeunes esprits de la génération polonaise montante : la Russie est l’ennemi. Et l’embarras des hommes politiques, provoqué par les résultats du dernier sondage montrant que plus de 50 % des Polonais considèrent la Russie comme un ennemi, n’est rien de plus qu’une feinte.

RUSSIE
Pendant ce temps, les écoles russes procèdent elles aussi à une énième révision. L’été dernier, lors d’une rencontre avec les doyens des facultés d’histoire, le ministre de l’Education, Andreï Foursenko, s’est dit mécontent de l’enseignement de l’histoire et du fait que certaines périodes et certains faits ne soient pas enseignés. “Aujourd’hui, l’enseignement de l’histoire est pris dans un cercle vicieux : il provoque un rejet chez les élèves, à qui l’on apprend dix fois la même chose, sans rien apporter de nouveau.”
Mais cela était prévisible de longue date. Depuis quelques années déjà, les cercles académiques répètent que l’apprentissage de l’histoire se porte mal. D’abord, il existe beaucoup trop de manuels – parmi lesquels, c’est bien connu, la quantité l’emporte sur la qualité. Ensuite, du temps du ministre précédent déjà, un “nettoyage” avait éliminé tous les manuels suspectés de manquer de patriotisme. Cette année, un énorme scandale a éclaté dans les milieux enseignants lorsque le ministère de l’Education a retiré son agrément au livre d’Igor Doloutski Histoire nationale du XXe siècle, destiné aux premières et aux terminales. En dix ans, il en avait été tiré plus d’un demi-million d’exemplaires. Brusquement, un haut fonctionnaire du ministère a attiré l’attention sur deux commentaires qui figuraient dans la deuxième édition : celui de l’écrivain Iouri Bourtine qualifiant la construction de la Russie de “dictature autoritaire” et celui de Grigori Iavlinski, le chef du parti [démocratique] Iabloko, selon lequel, “en 2001, un Etat policier s’est constitué en Russie”. L’auteur du manuel demandait aux écoliers de s’appuyer sur des faits pour contredire ou confirmer ce point de vue. En vain Doloutski a-t-il renvoyé avec intrépidité à Trotski, qui appelait à ne pas confondre l’amour pour la patrie avec l’amour pour le secrétaire du Parti, ainsi qu’à Tchaadaev [penseur de la seconde moitié du XIXe siècle], qui s’avouait incapable d’aimer une patrie aux yeux bandés et à la bouche bâillonnée, et considérait de son devoir de lui dire les vérités les plus amères. Vaines furent aussi les tentatives de ses éminents collègues de prendre la défense du livre. L’“affaire Doloutski” a provoqué un tel remue-ménage dans les milieux enseignants et scientifiques que Vladimir Poutine a été contraint de donner sa position : “A une certaine époque, les historiens insistaient sur les aspects négatifs de notre histoire, car leur mission était de détruire le système précédent. Maintenant, nous avons une autre tâche, une tâche créatrice. Il est indispensable de se débarrasser de l’écume qui s’est accumulée pendant toutes ces années. Les faits historiques doivent être exposés dans les manuels, ils doivent permettre de cultiver chez les jeunes le sentiment de fierté pour leur histoire et pour leur pays.”

Mikhaïl Pozdniaev
Novyé Izvestia
Traduit par Courrier International

9.2.06

RUSSIE : L’insatiable appétit de Nicholas Werner

Ancien homme de confiance du général Lebed en Sibérie, le jeune entrepreneur se taille un petit empire de presse depuis Berlin. Sa réussite fait pourtant naître de nombreuses interrogations.



Le chef fait presque toujours atten-dre ses visiteurs, cela fait partie de ses principes. En attendant, cet éditeur berlinois, qui, avec ses traits tout en rondeur, ses jeans et son sweat-shirt blanc, ressemble plutôt à un grand gamin, offre à ceux qui patientent un moyen des plus inhabituel de tuer le temps : des études zoologiques sur le comportement alimentaire meurtrier des piranhas.
Entre l’accueil et la grande salle où ses rédacteurs se tiennent devant leurs écrans, Nicholas Werner, 37 ans, a fait installer trois aquariums éclairés. Là, de petits poissons s’agitent, capables en quelques minutes de ne laisser que les os de leurs victimes. Les personnes qui dans la salle d’attente voient filer le temps peuvent se demander si le chef du groupe Werner Media Group, en expansion rapide, considère désormais tous les étrangers comme une menace potentielle ou s’il cherche simplement à imposer le respect.
A en juger par le chemin qu’a emprunté Werner pour devenir le leader du marché des publications russophones en Allemagne et en Europe de l’Ouest, les deux hypothèses sont justes. En tout cas, son ascension ne correspond pas vraiment à la carrière classique d’un éditeur. Ce jeune chef d’entreprise, dont les quatre titres rassemblent 200 000 lecteurs, est occupé en parallèle à développer un réseau de vente par correspondance et une chaîne commerciale pour les produits d’Europe de l’Est. Au fil de son parcours riche en détours, il a fait des affaires dans le secteur des oranges, a été banquier en Transdniestrie et a occupé le poste de vice-gouverneur auprès du général Alexandre Lebed en Sibérie.
Le petit empire de presse que Werner dirige depuis le siège de sa maison d’édition, à Berlin-Marienfelde, est transparent, pour l’essentiel. Sa publication phare en est Evropa Express, un hebdomadaire vendu à plus de 80 000 exemplaires et diffusé à Berlin et dans le Brandebourg sous le titre Berlinskaïa Gazeta. A cela s’ajoutent le magazine de luxe Vsia Evropa, tiré à 60 000 exemplaires, et Evreiskaïa Gazeta, 50 000 exemplaires. Près des quatre cinquièmes des exemplaires sont vendus en Allemagne, et le reste auprès de la diaspora russe d’Europe de l’Ouest. Né à Yalta, en Crimée, où il a grandi, Werner a lancé sur le marché en septembre 2005 son premier titre en langue allemande, la Jüdische Zeitung. Ce mensuel a pour vocation d’informer sur la communauté juive en Allemagne et dans le monde. Il évalue à environ 15 millions d’euros le chiffre d’affaires global réalisé l’an dernier. En 2006, ce chiffre devrait atteindre 18 à 20 millions. Il emploie plus de 300 salariés, la plupart originaires de l’ancienne Union soviétique.
Pour ce qui est de l’agencement de son bureau, l’ami des piranhas a réussi à reprendre à son compte tous les clichés sur les nouveaux riches de son pays. La grande pièce de 200 mètres carrés, équipée de meubles de style en acajou, est ornée d’une énorme cheminée en marbre vert.

Des rumeurs courent sur l’origine de sa fortune

Sur le manteau de l’âtre monumental sont disposées des photographies le montrant avec Boris Becker ou avec le général Lebed [décédé en avril 2002 dans un accident d’hélicoptère]. La table de conférence est recouverte de cuir vert. Sur une petite table à l’écart, six paires de lunettes de soleil sont soigneusement ordonnées. Un tel tape-à-l’œil est une provocation pour la concurrence et aiguise les jalousies. Comme en Russie, de nombreuses rumeurs courent désormais à Berlin sur l’origine de la fortune de Nicholas Werner. A neuf reprises, à la suite de plaintes douteuses déposées par des entrepreneurs russes, le procureur de la République a dû intervenir, avant de classer rapidement les affaires. Pour prouver qu’il n’a effectivement rien à se reprocher, Werner tient prêt dans le coffre-fort de son bureau un dossier, dont certains documents montrent qu’il a même décroché trois diplômes universitaires, en médecine, en droit et en économie, avant d’émigrer avec sa famille aux Etats-Unis, en 1989, en passant par Israël. Il détient encore aujourd’hui un passeport israélien.
Après l’effondrement de l’Union soviétique, en 1991, il a quitté l’Amérique et est rentré en Moldavie. Il aurait réussi avec la XIVe armée russe et son commandant, le général Lebed, à mettre un terme à la guerre d’escarmouches que se livraient la Moldavie et la république rebelle de Trans-dniestrie. Selon les rumeurs répercutées par des sites russes, la banque nationale du petit Etat aurait à l’époque vu disparaître plusieurs millions de dollars, un sujet qui fait encore aujourd’hui l’objet de discussions, tout comme la question de la réapparition de Werner à Berlin en 1996 avec femme et enfant. Les dirigeants de Transdniestrie, affirme l’éditeur, l’auraient dépossédé : “J’étais devenu trop populaire et trop puissant pour eux.” Quand Lebed a été élu gouverneur de la province sibérienne de Krasnoïarsk, il a fait de Werner l’un de ses adjoints, en 1998. Et l’histoire s’y est répétée. Dans cette région riche en matières premières, on parle de fusillades, de pillages des grandes entreprises et de grosses sommes en dollars qui se seraient volatilisées vers l’Ouest. Werner nie également toute implication avec véhémence.
Sa nouvelle vie aussi est un combat, réflexion qui prend toute sa saveur lorsqu’on sait que, du temps de son service dans l’armée soviétique, il a fait de la boxe. D’ailleurs, il a aménagé une salle d’entraînement dans sa maison d’édition. Et, quand il parle de sa bonne dizaine de piranhas, on a l’impression que c’est de lui-même qu’il parle. “Ils sont très agressifs, mais ils sont aussi très sensibles.”


Uwe Klussmann, Michael Sontheimer
Der Spiegel
Traduit par Courrier INternational

UKRAINE : Chez Mittal, la révolte gronde

Les ouvriers des aciéries Krivorojstal, fleuron national récemment intégré à la galaxie Mittal Steel, dénoncent les suppressions d’emplois et les baisses de salaires. Une crise sociale qui pourrait faire chuter le régime orange.

Le gouvernement ukrainien ne devrait pas tarder à rendre publique la liste des grandes entreprises à privatiser en 2006. D’après le Premier ministre, la plus importante sera Ukrtelecom, dont la vente pourrait rapporter plus de 4 milliards de dollars à l’Etat. Cette privatisation, souvent évoquée depuis 1988 mais jamais réalisée, pourrait encore poser problème. Le ministère des Transports et des Communications a déclaré que l’appel d’offres devait être lancé avant les législatives de mars et que cette privatisation devait reprendre le scénario de la vente de Krivorojstal. [La vente aux enchères des aciéries de Krivoï Rog en octobre 2005, diffusée en direct à la télévision nationale, avait été un modèle de transparence, en rupture avec les pratiques habituelles en Ukraine.] Mais la Rada [Assemblée] ne l’entend pas de cette oreille. Le député Igor Charov, résumant l’opinion de ses homologues, a expliqué que le gouvernement provisoire de Iouri Ekhanourov ne pouvait endosser la responsabilité politique de la privatisation d’une entreprise d’une telle importance stratégique : “Après les élections, un nouveau gouvernement de coalition sera constitué et présentera sa propre vision des choses à ce sujet.” Il a ajouté que le parlement avait l’intention, lors de sa dernière session avant le scrutin, d’examiner la manière dont était dépensé l’argent issu de la privatisation de Krivorojstal.
Les inquiétudes de la Rada ont un arrière-plan politique. Selon les agences ukrainiennes d’information, en janvier, Krivorojstal, considéré aujourd’hui encore comme un exemple de privatisation transparente, est entré en crise. Les ouvriers se sont dressés contre le nouveau propriétaire, la société internationale Mittal Steel, qui avait acquis l’entreprise pour 4,79 milliards de dollars [4 milliards d’euros] et qui souhaite maintenant réduire et optimiser ses coûts de production. Des mesures qui se traduiraient par des suppressions d’emplois et par des baisses de salaires, ainsi que par une réorientation progressive des activités de l’usine.

L’Ukraine, un pion dans le jeu d’autres puissances

Les mineurs ukrainiens sont prêts à protester de concert avec les ouvriers de Mittal Steel, indignés qu’ils sont par la volonté de cet investisseur étranger d’avoir recours à du charbon kazakh extrait des mines qui lui appartiennent dans cet autre pays. Le président du Comité central du syndicat des travailleurs de l’industrie houillère, M. Tourmanov, a déclaré que les mineurs s’étaient adressés au Conseil de sécurité nationale et de défense afin que ce soit l’Etat qui régule les achats de charbon. Si le Conseil ne prend aucune mesure pour protéger les fournisseurs ukrainiens, le syndicat des mineurs pourrait déclencher une grève.
Tout porte à croire que le gouvernement redoute de voir la situation lui échapper dans les régions industrielles de l’est du pays à la veille des législatives. Les sondages montrent que la grande majorité des électeurs, y compris dans l’ouest et le centre de l’Ukraine, reprochent aux autorités d’avoir cédé la plus grosse entreprise du pays, d’un poids stratégique indéniable, à un investisseur étranger. La crise à Krivorojstal pourrait encourager la fronde des Ukrainiens et faire tomber le régime du président Iouchtchenko en mars prochain.
Iouri Ekhanourov a essayé d’apaiser le mécontentement grandissant en rencontrant ces jours-ci des représentants des syndicats, et la Rada a inscrit la situation de Krivorojstal à son ordre du jour pour la semaine prochaine. Le président de la Commission parlementaire à la Sécurité nationale, Gueorgui Krioutchkov, a fait la déclaration suivante : “S’il s’avère que Mittal Steel ne respecte pas les termes de l’accord de cession, nous prendrons un arrêté afin de recommander au Fonds de propriété nationale d’invalider la vente.”
Dans ce contexte, les projets de privatisation du gouvernement sont pratiquement bloqués. Une situation favorable à l’opposition. L’un des chefs de la coalition Nié tak ! [Pas comme cela !], Stepan Gavrich, a ainsi déclaré : “L’Ukraine est devenue un pion dans le jeu d’autres puissances. Le développement socio-économique stagne, ainsi que les investissements dans l’économie ukrainienne, ce qui a divisé par cinq la hausse du PIB. Cette politique a énormément déçu les Ukrainiens. Ils ont compris que le nouveau pouvoir n’allait pas dans le bon sens. On a l’impression que Viktor Iouchtchenko lui-même ne comprend pas ce qui se passe aujourd’hui dans le pays.”
Alexandre Zintchenko, l’ancien chef de l’administration présidentielle, nous a confié au cours d’une interview que cette succession de crises au sein de l’Etat venait du fait qu’une partie de l’entourage du président s’efforçait depuis le début de redistribuer à sa façon la propriété et le pouvoir. Si tel est le cas, le programme des privatisations pour 2006 ne constituera pas seulement un document économique, mais aussi une réponse politique du président aux “nouveaux oligarques”. Pour les médias ukrainiens, ce sont ces hommes qui font le plus pression en faveur d’une privatisation et reprivatisation de grande ampleur, en urgence, des entreprises dignes d’intérêt, malgré les risques politiques que cela présente pour le pouvoir orange.

Tatiana Ivjenko
Nezavissimaïa Gazeta
traduit par Courrier International


POLOGNE : Des médias chocs pour guider les masses

L’empire médiatique du père Tadeusz Rydzyk a joué un rôle essentiel dans la victoire de la droite morale. Portrait d’un faiseur de rois.

Le véritable primat de Pologne, c’est le père Rydzyk”, constate l’hebdomadaire Wprost, qui accorde à ce moine provincial de l’ordre des Rédemptoristes, né en 1945, un extraordinaire pouvoir d’influence sur la droite catholique polonaise. “Ces derniers mois, on l’a vu en faiseur de rois. C’est lui qui a véritablement amené les frères Kaczynski au pouvoir.” “Le rôle que joue actuellement le père Tadeusz Rydzyk dans la vie politique polonaise, poursuit le journal, est comparable à celui du cardinal Richelieu dans la France du XVIIe siècle. Les deux hommes n’ont-ils pas l’un et l’autre bâti leur influence en créant, entre autres, un journal ?”
Rydzyk est à la tête d’un véritable empire médiatique. Il a créé, en 1991, Radio Maryja – diffusée sur l’ensemble du territoire national –, puis, les années suivantes, un quotidien (Nasz Dziennik, “Notre journal”) et une chaîne de télévision (Trwam, “Je perdure”). Ces organes de presse ont joué un rôle clé dans les élections de l’an dernier et ont maintenant un statut d’exception puisque le nouveau gouvernement leur réserve l’exclusivité des annonces officielles et de tous les grands événements. Ryzdyk a par ailleurs créé une école supérieure de communication pour former les cadres de son mouvement social, La Famille de Radio Maryja. Celui-ci attire surtout des femmes d’un certain âge dont le béret en mohair est devenu un signe distinctif. “On reconnaît le rang du prélat par le couvre-chef qu’il porte et par la couleur de ce dernier. Dans l’Eglise catholique polonaise, ce n’est pas la calotte, ni la mitre, ironise Wprost, c’est le béret en mohair que portent ses supportrices.”
Pour le quotidien Gazeta Wyborcza, qui a tenté d’analyser le discours de Nasz Dziennik, cela ne fait aucun doute : le père directeur reprend les grandes idées de l’extrême droite – théorie du complot, antisémitisme, homophobie, ultranationalisme –, le tout assaisonné d’un mélange d’intolérance et d’esprit de forteresse assiégée. “Il y aura moins de betteraves en Pologne” : c’est par exemple le titre que la rédaction de Nasz Dziennik a choisi pour sa première une de l’année 2005. A propos du tsunami qui a touché l’Asie du Sud-Est, il ne pose qu’une question : “Le fait que cela se soit produit le jour de la Sainte Famille n’est-il pas parlant ?” Lors de la légalisation du mariage homosexuel en Espagne, Nasz Dziennik a expliqué que la péninsule vit dans une “terreur grandissante imposée par la minorité homosexuelle”. Quid du terrorisme international ? “D’un point de vue politique, Israël, qui détruit tous ses ennemis en se servant de la main américaine, en est le principal bénéficiaire…”
L’engagement politique du père Rydzyk agace la hiérarchie de l’Eglise catholique. Du moins en partie, car la Conférence épiscopale compte aussi dans ses rangs plusieurs sympathisants du rédemptoriste. Ce qui lui permet de ne pas tenir compte des divers rappels à l’ordre qui ont été formulés par le Vatican, le nonce apostolique, le primat de Pologne et l’archevêque de Cracovie. “L’exemple de Rydzyk est une illustration du fait que l’Eglise polonaise n’a pas de véritable leader, analyse Wprost. Durant des décennies, l’opinion du primat constituait un point de repère légitime et indiscutable pour les fidèles. Mais, à la suite de la réforme qui a séparé les fonctions du primat et du président de l’épiscopat, on ne sait plus très bien qui joue le premier violon dans l’Eglise…”
On ne sait peut-être pas qui est le chef, mais les Polonais savent qui est la voix la plus influente. Selon un récent sondage publié par Wprost, 36,7 % des personnes interrogées pensent que c’est Rydzyk et seulement 12,5 % estiment que c’est le primat. “Bien que de nombreux évêques n’aiment guère Rydzyk, ils reconnaissent sa capacité à toucher une large audience de fidèles. En outre, il a bâti un empire médiatique, tandis que toutes les autres initiatives de l’Eglise se sont soldées par un échec. Ils doivent aussi à Rydzyk le fait que les politiciens aient à prendre en compte l’enseignement de l’Eglise. L’interdiction de l’avortement, les protestations contre le mariage gay, l’interdiction d’ouvrir les centres commerciaux le dimanche, tout cela répond aux souhaits de la hiérarchie. Sur ce terrain, Rydzyk et l’Eglise marchent main dans la main.”



Campagne
Radio Maryja se mobilise en vue des élections locales, prévues pour ce printemps. Son idéologue, Jerzy Robert Nowak, vient d’annoncer à Pruszkow (près de Varsovie) la publication d’une “liste noire” de tous les candidats hostiles à la radio du père Rydzyk. La liste sera envoyée, a-t-il expliqué en présence des élus locaux du parti Droit et justice (PiS), dans toutes les “maisons catholiques polonaises”.

Articles de Courrier International

8.2.06

YOUGOSLAVIE : Karadzic, Mladic : les dessous d'une traque

La procureure du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie(TPIY), Carla Del Ponte, n'a sans doute jamais connu une situationaussi favorable pour obtenir l'arrestation de Radovan Karadzic et RatkoMladic, les ex-dirigeants politique et militaire bosno-serbes accusés,depuis la fin de la guerre en Bosnie-Herzégovine en 1995, de "génocide" et "crimes contre l'humanité".

"Une nouvelle période s'ouvre, confirme Rasim Ljajic,ministre des droits de l'homme de Serbie, chargé des relations avec leTPIY. Entre 1995 et 2000, Mladic ne se cachait pas etpersonne ne le cherchait ; entre 2000 et 2002, il aurait pu êtrearrêté, mais il était protégé par l'armée ; depuis, nous voulonsl'arrêter, mais ne savons pas où il se trouve."

A travers les propos de Rasim Ljajic, on retrace les cheminstourmentés de la politique serbe. Entre 1995 et 2000, le présidentSlobodan Milosevic était au pouvoir et ne coopérait pas avec le TPIY.De 2001 à son assassinat en mars 2003, le premier ministre réformateurZoran Djindjic a entamé une coopération résolue avec la cour de l'ONU,transférant notamment à La Haye le dictateur déchu, mais estimaitprématuré de s'attaquer à Karadzic et Mladic, les deux "héros" decette mouvance mêlant l'Etat nationaliste et mafieux, l'armée, lapolice secrète, les paramilitaires, l'Eglise orthodoxe. Enfin, depuis2004, le gouvernement du nationaliste Vojislav Kostunica, soumis à defortes pressions internationales, a accepté de négocier des "redditions volontaires" d'accusés serbes. "L'ère desredditions est terminée, tranche M. Ljajic, et n'a eu aucuneffet sur Karadzic et Mladic". Selon lui, le durcissementinternational accentue les chances d'arrestation.

"Nous n'avons aucune preuve matérielle de leur présence surnotre territoire", jure l'un des chefs du groupe de recherche descriminels de guerre au ministère de l'intérieur. Les services secretsde Belgrade, le BIA, explorent la piste des ex-gardes du corps deMladic. "Ce qui est nouveau, c'est que maintenant ses gardes peuvent parler sans craindre de trahir leur pays", commente undiplomate occidental. Restent alors les gages de bonne volonté :Belgrade s'est engagé à transmettre des archives sur les fugitifs etvient d'arrêter un officier qui aurait protégé Mladic.

La Serbie est dorénavant le seul pays d'ex-Yougoslavie à conserverdes accusés en liberté. La Croatie a contribué à l'arrestation enEspagne, le 7 décembre 2005, du général croate Ante Gotovina, et, auKosovo, l'ex-commandant de l'Armée de libération du Kosovo (UCK) devenupremier ministre, Ramush Haradinaj, s'est rendu au TPIY le 9 mars 2005.La Serbie doit donc affronter la pression croissante de l'Unioneuropéenne, qui conditionne le chemin vers une adhésion à l'arrestationdes criminels de guerre, et des Etats-Unis, qui utilisent l'armeéconomique.

Les services de renseignement occidentaux partagent l'idée d'"une nouvelle donne" sur la question des criminels de guerre. Dixannées de vaines recherches de Karadzic et Mladic les ont contraints àréviser leur stratégie unilatérale. C'est pourquoi la réunion organiséeà Dubrovnik, en Croatie, en juillet 2005, a été qualifiée d'"historique". Pour la première fois étaient réunis le BIA serbe, leministère de l'intérieur de la République serbe de Bosnie (MUP), les services de police croates (POA) et monténégrins (ANB), sous l'égidedes services de renseignement français et britanniques. Pourtant, lesdeux responsables du MUP, Andan Dragan et Mile Susljik, sont d'anciensproches de Karadzic. "L'enjeu, explique l'un des promoteurs dela réunion, est que ces services se neutralisent tout en ouvrant des pistes qu'eux seuls connaissent." "Sans eux on n'arriveraà rien, c'est comme demander à un bataillon tchèque de se déplacer enblindés sur les routes corses pour trouver Yvan Colonna", traduit un Français du dispositif de recherche.

Il existe, en effet, des refuges quasi imprenables, comme cette zonesituée en République serbe de Bosnie, frontalière avec le Monténégro etla Serbie. Isolée du reste du pays par la rivière Drina, on y accèdepar deux ponts, le premier à proximité de Gorazde et le second à Foca. "Dès qu'un étranger franchit ces ponts, il fait l'objet de signalement téléphonique, même si Karadzic n'est pas là", confie un agent. Lafilière des monastères orthodoxes, nombreux dans la région, reste également peu connue des personnes chargées de la traque. "Ce sontdes repaires parfaits, ajoute l'agent, difficile d'accès, leurs habitants considèrent Karadzic et Mladic comme des héros et ils sonttous reliés par des radios." Le premier ministre Kostunica, prochedes cercles religieux ultranationalistes, parent d'un dignitaireradical de l'Eglise orthodoxe serbe, l'amfiloje Radovic, a exclu touteintervention dans des lieux de culte.

S'ils exigent des services ex-yougoslaves une coopération accrue,les Occidentaux doivent aussi mettre fin à leurs tergiversations. En1995 et 1997, alors que M. Karadzic demeurait encore dans son fief deguerre, à Pale, les présidents français Jacques Chirac et américainBill Clinton ont annulé des opérations, de crainte qu'elles ne fassentcapoter l'accord de paix de Dayton. En 1996, le général français JeanHeinrich, commandant adjoint de la force de l'OTAN en Bosnie, reçoitdes ordres contradictoires. La France lui demande une fois d'arrêter latraque, puis le convoque une semaine plus tard à Paris pour luidemander de poursuivre.

Les Américains ont, par ailleurs, souvent suspecté les Français decollusion avec les Serbes, notamment en 1998, lorsque deux officiers,Hervé Gourmelon à Sarajevo et Pierre Bunel à l'OTAN à Bruxelles, ontété mis à l'écart pour avoir, pour le premier, pris fait et cause pourM. Karadzic, et, pour le second, transmis des documents secrets à laSerbie.

Début 2001, les Français localisent toutefois Radovan Karadzic enBosnie, notamment grâce à une balise GPS posée sous la voiture de l'unde ses proches. Ce fidèle est suivi par les hommes du 13erégiment de dragons parachutistes, qui agissent pour le compte desservices secrets, la DGSE, et ne ratent rien de ses visites à la mèrede M. Karadzic. L'intervention est finalement bloquée par l'Elysée carson transfert vers le TPIY aurait obligé le commando à passer dans unezone contrôlée par les Américains.

Enfin, en janvier 2004, de hauts responsables du ministère del'intérieur de Serbie proposent à la France de livrer M. Karadzic, àtrois conditions : que Streten Lukic, un ex-chef de la police serbeaccusé par le TPIY soit jugé en Serbie et non à La Haye ; que les sixpoliciers serbes chargés de l'arrestation refassent leur vie en France; et que Paris soutienne la Serbie sur la scène internationale. LaFrance accepte, mais Karadzic n'est pas arrêté... Coup de bluff ou pas,l'accord de la France était réel. Les Anglo-Saxons, qui disent avoirreçu la même proposition, dénoncent ce type de négociation. Fin 2005,l'Angleterre, jugée "donneuse de leçons" par la Serbie, a dûfaire partir Anthony Monckton, chef de ses services secrets à Belgrade,car la presse serbe avait livré son nom. Les services occidentauxsemblent avoir désormais modéré leurs rivalités. Les acteurs de latraque estiment que 2006 s'ouvre sous de nouveaux auspices, notammentconcernant Ratko Mladic. Radovan Karadzic en revanche, caché dans sesmontagnes, paraît plus dur à arrêter.

La France a pourtant encore récemment cru tenir le bon filon.Destinataires d'informations dont la durée de vie varie de 48 à 72heures, les services ont pu remonter à des intermédiaires, dont unmédecin et un cuisinier, chargés de l'approvisionner. Des agents ont puexhumer des emballages de médicament qui ont fait croire que M.Karadzic souffrait du foie. La piste du médecin paraissait prometteuse,mais a avorté, la DGSE ayant appris qu'il venait de mourir.

Jacques Follorou
Article paru dans l'édition du 08.02.06

4.2.06

KAZAKHSTAN : Le pari gagné de Mittal Steel au Kazakhstan

La ville de Temirtau — montagne de fer en kazakh — est nimbée d'une fumée noire et âcre. Les hauts-fourneaux de l'usine Karmet y défient l'azur. Construit au coeur des steppes pour fournir les industries de défense de l'Union soviétique en Asie centrale et en Sibérie, le gigantesque combinat a perdu tous ses marchés en 1991. Quinze ans plus tard, cette usine est devenue l'un des fers de lance de Mittal Steel. Son rachat, en 1995, engageait alors le groupe indien dans une stratégie de croissance externe qui en a fait aujourd'hui le premier fabricant d'acier au monde devant Nippon Steel, ThyssenKrupp, Arcelor, et les autres.
Pourtant, il y a dix ans, l'usine Karmet — premier employeur de la ville de Temirtau — était un cas désespéré. "Elle sortait du système soviétique. Entre 1990 et 1995, sa production avait chuté de moitié, passant de 5 millions de tonnes à 2,3. Elle était en mauvais état et il fallait la remettre à niveau", assure Ajit Athalye, manager du développement stratégique de l'usine.

UNE AFFAIRE JUTEUSE

Au milieu des années 1990, les salariés en étaient réduits à échanger le métal de l'usine contre de la nourriture, des vêtements, voire du "tayan", un dérivé de l'opium, que des routiers ouzbeks et tadjiks ramenaient d'Asie centrale avant de repartir chargés d'acier. L'usage de cette drogue a provoqué une explosion du sida dans la cité de 200 000 habitants.

Noursoultan Nazarbaev, le président kazakh, qui a été salarié de l'usine avant de devenir le secrétaire général du Parti communiste kazakh, essaie de sauver ce symbole national. United Steel — premier sidérurgiste américain —, un temps intéressé, jettera l'éponge. Mittal, lui, étudie le dossier. Contrairement à ses concurrents, l'Indien veut être propriétaire du minerai qu'il exploite, un atout décisif aujourd'hui vu le coût des matières premières.

"En 1995, Mittal lorgnait sur les mines de charbon et de fer de Karmet, raconte Magbat Spanov, président de l'Institut du développement du Kazakhstan. M. Nazarbaev a conclu un accord. Il acceptait de vendre les mines si Lakshmi Mittal rachetait aussi l'usine. Ce dernier a accepté. Il a aussi acquis la centrale électrique qui alimente l'usine et la ville, la compagnie de trams, l'hôtel et la station de télévision."

La première privatisation de l'histoire du Kazakhstan indépendant s'est réglée, selon la BBC, après le versement d'une commission de 100 millions de dollars (82,9 millions d'euros) à Shodiev, un oligarque proche de M. Nazarbaev qui a joué les intermédiaires. Dans l'accord passé avec le président kazakh, M. Mittal promettait de ne faire aucun licenciement, de prendre à sa charge les salaires impayés et les dettes envers la compagnie de chemin de fer au bord de la banqueroute.

Personne alors n'aurait parié sur la viabilité de cette opération. C'est pourtant sur ce modèle que Mittal va asseoir sa fortune. Un plan de restructuration est mis en oeuvre, qui sera décliné et appliqué dans d'autres combinats acquis dans les pays de l'Est avec le soutien des gouvernements locaux, de la Banque mondiale et de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD).

Le rachat des installations de Temirtau — pour 500 millions d'euros — est en effet une bonne affaire pour Mittal. Le site est désormais le troisième plus important du groupe après les unités polonaise et roumaine. Autosuffisant en énergie avec sa centrale électrique, et en matières premières avec ses deux mines, il est aussi, selon Paul Weigh, en charge de la communication, "l'usine aux coûts de production les moins chers du monde". Et donc, l'un des sites les plus rentables. "Nous avons montré notre avantage sur les pays développés", affirme M. Athalye.

UNE STRATÉGIE, UNE MÉTHODE

Ce dernier récite la stratégie du groupe : "L'acier est intensif en capital et en travail. Cette industrie ne peut être rentable que si ces deux éléments peuvent être maintenus au plus bas et la productivité augmentée par des investissements et un bon management." Pour ce faire, 40 cadres, la plupart Indiens, appliquent la "méthode" Mittal aux 22 000 salariés kazakhs. Ceux-ci ont des salaires modestes — moins de 300 dollars par mois. Mais le groupe a su se fondre dans le moule original et assure, à Temirtau, l'accès à des équipements sportifs, à un centre de soins et à d'autres facilités.

L'usine, quant à elle, a été équipée d'une nouvelle chaîne de galvanisation et de systèmes informatisés de gestion de hauts-fourneaux. Elle utilise aussi du fer directement réduit pour fabriquer des poutres pour la construction, de l'acier pour l'emballage, et des plaques d'acier coloré. En 2003, 700 millions de dollars (581 millions d'euros) ont déjà été investis. S'y ajoutent aujourd'hui 590 autres millions. L'usine recycle aussi la ferraille : les coques de bateaux qui rouillent au bord de la mer d'Aral y sont refondues. On obtient ainsi un acier très compétitif.

La Chine voisine, où Mittal Steel possède quatre bureaux de vente, est le débouché principal de l'usine, devant la Russie et l'Iran. Le groupe se prépare à y vendre encore davantage. Mais Mittal Steel ne mise pas tout sur ce pays. L'entreprise possède aussi des bureaux à Delhi, à Moscou, en Iran, à Dubaï, et à Singapour.

A Temirtau, dans le hall de l'hôtel "Mittal Steel", une mappemonde rappelle les implantations du groupe : Trinité-et-Tobago, Mexique, Kazakhstan, Roumanie, Pologne, Macédoine, Bosnie... Partout sauf, bizarrement, en Inde. "Nous sommes une entreprise mondialisée, présente dans 16 pays, explique Ajit Athalye, notre développement se fait surtout à l'extérieur de l'Inde, où nous n'avons pas d'usine, même si nous espérons pouvoir y revenir un jour."

Sébastien Daycard-Heid et Simon Mazurelle
Article paru dans l'édition du 04.02.06

CHINE : Deux Ouïgours chinois restent détenus à Guantanamo car aucun Etat ne veut les accueillir

Abou Bakker Qassim et Adel Abdel Hakim sont chinois... comme leur nom ne l'indique pas. Ce sont des Ouïgours, cette minorité musulmane et turcophone qui vit dans le nord-ouest de la Chine depuis des centaines d'années, dans la province du Xinjiang, qu'ils préfèrent appeler "Turkestan oriental". Frontalière de l'Asie centrale, la région est rétive à la tutelle pékinoise et travaillée par des ressentiments séparatistes.


Abou Bakker Qassim et Adel Abdel Hakim ont quitté leur pays il y a environ cinq ans. Ils croupissent depuis plus de trois ans dans la prison américaine de Guantanamo, à Cuba. Ils sont innocents. La justice militaire américaine a reconnu, il y a près d'un an, qu'ils n'étaient pas des "combattants ennemis", terme désigné pour qualifier les gens soupçonnés de terrorisme. Mais ils sont condamnés à rester à Guantanamo pour cause de vide juridique.

Ils ne veulent pas rentrer en Chine par crainte d'être torturés : la répression par Pékin des "séparatistes ouïgours" y est brutale. Ils ne peuvent invoquer le droit d'asile, Guantanamo n'étant pas un territoire américain. Les autorités américaine ne sont pas enclines à accueillir d'ex-détenus de Guantanamo, même innocents, aux Etats-Unis. Elles ne sont pas les seules.

CHASSEURS DE PRIMES

Depuis août 2005, le département d'Etat cherche un pays où les deux Ouïgours pourraient trouver refuge. Mais peu d'Etats sont prêts à accueillir des réfugiés libérés d'une prison qui rime avec terrorisme, en prenant au passage le risque de froisser les autorités chinoises. Selon le président de l'association américaine des Ouïgours, Nury Turkel, "le gouvernement a contacté vingt-cinq pays, dont la France, qui ont refusé". Les Ouïgours sont, selon lui, des "musulmans modérés". "Le mouvement ouïgour est un mouvement nationaliste, pas religieux", estime-t-il.

En décembre, un juge a déclaré que la détention des deux prisonniers était illégale, mais qu'il ne pouvait pas obliger le gouvernement à les libérer. "La question est de savoir si la loi me donne le pouvoir de faire ce que la justice demande. La réponse est, selon moi : non", écrit le juge James Robertson, soulignant une fois encore la question des pouvoirs de l'exécutif en temps de guerre.

Le juge Robertson est celui qui a claqué la porte du tribunal spécial chargé d'autoriser les opérations de surveillance, après les révélations du New York Times sur les écoutes sans mandat. Les avocats des Ouïgours viennent de déposer un recours devant la Cour suprême pour arbitrer cette question d'équilibre des pouvoirs.

En entreprenant leur odyssée au début des années 2000, les deux Ouïgours ne pensaient pas se retrouver un jour à l'origine d'un tel casse-tête juridique aux Etats-Unis. Comme d'autres de leurs compatriotes, ils sont passés clandestinement au Kirghizstan en espérant obtenir un visa pour la Turquie. En vain.

Fin 2001, ils se sont trouvés "au mauvais endroit au mauvais moment", comme le dit leur avocate, Sabine Willett : au Pakistan, près de la frontière afghane. Après les frappes aériennes contre le régime des talibans, en septembre 2001, ils ont été dénoncés aux autorités américaines par des chasseurs de primes, pour 5 000 dollars. Ils ont été transportés à Kandahar, en Afghanistan, où ils sont restés six mois en prison avant d'être transférés à Guantanamo.

Le ministère de la défense estime qu'ils se trouvaient en Afghanistan pour y suivre un entraînement dans un camp taliban. Ce que contestent leurs avocats : "S'ils ne sont pas "ennemis combattants", cela veut dire qu'ils n'ont aucun rapport avec les talibans."

Depuis l'été 2005, ils sont détenus à Camp Iguana, une annexe de la prison, dans l'attente de leur libération. Ils ont vue sur la mer, accès à un terrain d'exercices, peuvent jouer au ping-pong, regarder des films, mais n'ont pas le droit de sortir du camp et, quand ils ont reçu la visite de leur avocat, ils étaient enchaînés.

Neuf détenus, dont cinq Ouïgours, se trouvent encore à Camp Iguana, dans le même no man's land juridique. L'un d'eux, Saddiq Ahmad Turkistani, un Ouïgour né en Arabie saoudite, était prisonnier des talibans à Kandahar, accusé d'avoir comploté contre Ben Laden. Il était heureux d'avoir été libéré par l'armée américaine. Quelques semaines plus tard, il se retrouvait... à Guantanamo.

Alain Salles
Article paru dans l'édition du 04.02.06

3.2.06

Aga, 28 ans, styliste visagiste à Erevan (Arménie)

Une belle femme d’une quarantaine d’année se laisse métamorphoser sous les pinceaux et les palettes d’Aga. Emma et moi sommes arrivées un peu en avance à notre rendez-vous ; par conséquent, Aga nous a invité à attendre dans sa cabine qu’elle ait fini de maquiller sa cliente. Cette dernière est venue accompagnée de la petite amie de son fils. Elle a un anniversaire ce soir, et femme d’un grand propriétaire de supermarchés, elle se doit d’être belle. Pour cela, rien de plus sûr que d’aller chez Aga, la meilleure maquilleuse d’Erevan, même si cela coûte cher, très cher*.

Le blush effleure le visage de la femme assise sur son siège de skaï rose. La poudre recouvre doucement les paupières. Le brillant rattrape les lèvres. La main d’Aga est souple, vive et légère. Au mur, quelques posters de chanteuses et de mannequins réputées maquillées par ses soins. Tout en embellissant son modèle, Aga s’explique : « je mets l’accent sur votre débardeur et non sur votre jupe ». Naturellement, du haut de ses bottes à talons aiguilles rouges assorties à son t-shirt customisé, Aga continue son œuvre d’art.





Tout a commencé à 12 ans, lorsqu’elle a pu s’inscrire, après quelques gifles de sa mère et un an de patience, à l’école ATEX. A partir de 16 ans, elle a continué sa formation en alternance. A l’école, ses camarades l’imitaient. Elle était la première dans le pays à épiler et à couper les sourcils ; très vite, on a appelé la forme longue et fine des sourcils, « la forme Aga ». C’est à cette période qu’elle a décidé de travailler bénévolement pour Miss Arménie et d’autres événements afin de se faire un nom. Sur le conseil d’amies, les épouses de ministres et des femmes riches venaient chez elle et étaient étonnées de se trouver devant une jeune fille d’à peine 20 ans. Grâce à un diplôme supérieur obtenu à Irkoutsk (Russie) Aga a gagné en reconnaissance et a pu augmenter ses tarifs. Un diplôme étranger vaut toujours plus en Arménie. A force de travail et d’effort, et grâce à un don inné pour ce métier, son nom est devenu célèbre. Aujourd’hui cette grande femme blonde d’à peine 30 ans, maquille les plus grandes chanteuses, les mannequins arméniennes ou russes qui viennent faire des photos à Erevan. Elle ne voyage pas, mais les photos de ses maquillages font le tour de la planète, que ce soit sur les pochettes des CD ou les calendriers... Après s’être fait offrir pour plus de 2000 € de maquillage par Pierre Cardin, cette année c’est Yllozure qui lui a offert un coffret de maquillage de plus de 5000 €. Chaque salon de beauté d’Erevan rêve de lui louer un emplacement comme cela se fait ici, car avoir Aga dans son salon, c’est s’assurer une bonne réputation et des clientes fortunées. Régulièrement, Aga refuse les différentes apprenties qui se présentent à sa porte, « tout ce que je sais je l’apprendrais à ma fille ».

Mais pour Aga, cette profession n’est pas un travail. Etre maquilleuse c’est une passion. « Au départ, j’étais styliste, mais dessiner une robe et la réaliser ça me prenait au moins 3 jours. C’était trop long. Avec le maquillage, on voit tout de suite le résultat ». Aga a travaillé dur pour en arriver là, « je sais que j’ai de la chance de pouvoir vivre de mon art, et en vivre très bien » ; mais elle n’est pas fière ni imbue d’elle-même. Citant Léonard de Vinci, elle aime répéter que sa réussite c’est 1% de talent et 99% de travail.
Un jour Aga ouvrira son propre salon, un grand centre de relooking pour que chacun soit plus beau de la tête aux pieds. On y trouvera de tout, des coiffeurs, des manucures, des stylistes... un petit paradis de la mode et de la beauté !

Quand on se promène dans Erevan, il est surprenant de voir à quel point les femmes et les jeunes filles font attention à leur apparence. Malgré la neige et les plaques de verglas, elles sont toutes en talons aiguilles et en manteaux de fourrure. Ne pas se maquiller et ne pas se faire les ongles surprend. Cependant, pour Aga, la vraie féminité n’est pas là. « On peut rendre une femme belle, mais avec un mot, en ouvrant la bouche elle peut tout détruire. L’essentiel c’est l’allure. La beauté se crée, pas l’allure. La féminité, ce n’est pas la beauté, mais c’est l’allure ».


Extrait du site : www.15ans15pays.com


* Un maquillage coûte minimum 10 000 drams soit environ 20 euros, lorsque le salaire moyen d’un professeur est de 150€ et qu’un retraité touche 12 € de pension mensuelle.

2.2.06

CHINE : histoire de Xian

Une histoire détaillée de la ville de Xian par le Cercle Franco-chinois

http://france.chine.free.fr/xianest.html