9.1.06

UKRAINE : Kiev tient tête au diktat de Gazprom

Novyé Izvestia (traduit par Courrier International)

Kiev tient tête au diktat de Gazprom Le 1er janvier, la compagnie gazière russe a suspendu ses livraisons de gaz à l’Ukraine. Kiev refuse en effet l’augmentation draconienne du prix de l’or bleu imposée par Moscou. Un bras de fer a commencé entre les deux pays.

Le 27 décembre, le conflit au sujet de l’approvisionnement de l’Ukraine en gaz russe a atteint un stade critique. Le vice-Premier ministre et ministre de la Défense russe, Sergueï Ivanov, a fait des déclarations qui ont été interprétées dans les deux pays comme une intention de Moscou de récupérer la Crimée [République autonome au sein de l’Ukraine]. Même s’il n’a pas explicitement formulé de revendications territoriales, ses paroles étaient claires. Si les Ukrainiens ont l’intention de réviser les accords sur la Flotte russe de la mer Noire, a-t-il averti, ils vont devoir se rappeler que ceux-ci sont étroitement liés à d’autres, qui concernent l’intangibilité des frontières. Les Ukrainiens et les Russes, habitués depuis l’époque soviétique à lire entre les lignes, ont pris cela au sens littéral : la guerre est pour bientôt. Ce sont d’ailleurs les experts qui ont aussitôt évoqué la forte probabilité d’une grande bataille entre les deux peuples frères et difficilement séparables. Car, quelques jours auparavant, Vladimir Litvine, le président de la Rada [l’Assemblée ukrainienne], avait dit que, si l’Ukraine révisait l’accord sur la Flotte de la mer Noire, cela allait se transformer en bataille de Sébastopol.
Sachant que le budget de Sébastopol doit 60 % de ses recettes à la Russie, qui verse cet argent en contrepartie de la présence de ses navires et que Sébastopol est en majorité peuplé de russophones qui ne cachent pas leurs sentiments prorusses, ces déclarations ne peuvent être ressenties autrement que comme une provocation. On veut espérer qu’une telle provocation n’a pas été préméditée, mais il en est résulté un énorme scandale, qui, en outre, a de forts relents de gaz.
Pour comprendre ce qui se passe vraiment, il faut d’abord savoir qui est impliqué dans l’histoire. Le différend gazier est apparu lorsque Gazprom a informé ses partenaires qu’il désirait traiter avec tous les pays aux conditions du marché. C’est le chef de l’Etat russe qui a donné cet ordre au consortium public, et Gazprom a embrayé pleins gaz. Les premières “victimes” ont été les pays “hostiles”, tels que l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie. La facture a ensuite été présentée aux proches partenaires de la Russie que sont l’Arménie et la Biélorussie.
Cette dernière s’est retrouvée très privilégiée, avec un tarif de 46 dollars pour 1 000 m3, mais ce traitement de faveur ne doit rien à l’union Russie-Biélorussie. Il résulte d’une tractation entre le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, et le Kremlin. Les Biélorusses éliront leur prochain président le 19 mars prochain, et des mesures impopulaires auraient réduit à néant les chances du “batka” [petit père] de remporter un nouveau mandat. Loukachenko a donc pratiquement offert 50 % de Bielgaz [la compagnie de gaz biélorusse] à Gazprom et n’a pas demandé 1 kopek pour le transit de l’“or bleu” russe à travers le territoire biélorusse.
Il a fait ce que le président ukrainien, Victor Iouchtchenko, refuse justement de faire. Celui-ci va lui aussi devoir bientôt affronter un scrutin [législatif] et a besoin de la sympathie des électeurs. La majorité de la prochaine Rada décidera de tout – composition du gouvernement et étendue du pouvoir présidentiel – car, à partir du 1er janvier, l’Ukraine troque son système présidentiel contre un système mi-présidentiel, mi-parlementaire.
Moscou voudrait bien savoir qui cette réforme amènera sur le devant de la scène, et Gazprom, qui se prend parfois pour l’Etat, encore plus. Celui que Gazprom voudrait à la tête de l’Ukraine, ce serait un dirigeant qui, à l’instar d’Alexandre Loukachenko, accepterait de partager son réseau de transport de gaz avec la Russie. Lors du dernier sommet UE-Russie, Vladimir Poutine a de fait renoncé à ses prétentions politiques sur les pays de l’ex-URSS, mais les gazoducs prennent assez efficacement la relève.
Gazprom a fait savoir aux autorités ukrainiennes qu’à partir de 2006, le gaz leur serait facturé plus de 200 dollars les 1 000 m3 contre 50 actuellement. Si le prix ne leur convenait pas, l’approvisionnement serait réduit. Kiev s’est rebiffé et a avancé un flot d’arguments. Iouri Ekhanourov, le Premier ministre, a menacé de prélever, en guise de paiement pour le transit, 15 % du gaz qui traverse l’Ukraine en direction de l’Europe de l’Ouest. Il a également demandé l’aide des pays de l’UE et des Etats-Unis. Il a enfin annoncé qu’il porterait le différend devant la justice internationale. Victor Iouchtchenko a pour sa part demandé à son Conseil de sécurité de calculer combien versait la Russie pour le maintien de sa flotte en Crimée et d’évaluer les avantages et inconvénients de l’accord sur les stations radar de Sébastopol et de Moukatchevo (dans l’ouest du pays), qui renseignent les militaires russes sur ce qui se passe dans le ciel aux frontières de la Russie. Moscou a considéré cela comme un chantage et a accablé Kiev d’accusations et de menaces. L’Ukraine n’a pas été en reste et, au final, dans un pays qui s’est toujours montré loyal à l’égard de la Russie, et qui, il y a un an, appréciait davantage Poutine que ses propres hommes politiques, on a vu refleurir la légende du méchant Moskal [terme inamical pour désigner le Russe].
Qu’on le veuille ou non, nous avons à nouveau (et, une fois de plus, à la veille d’une élection) coupé l’Ukraine en deux, avec une partie favorable à la Russie et une qui s’y oppose. Côté électeurs, ceux qui soutiennent la Russie sont pour le Parti des régions, dirigé par Victor Ianoukovitch [adversaire de Iouchtchenko lors de la présidentielle de décembre 2004]. Il y a aussi la coalition conduite par [l’ex-Premier ministre] Ioulia Timochenko, “réhabilitée” ces jours-ci par la justice russe, qui a classé son dossier [accusée de corruption, elle était menacée d’arrestation si elle se rendait en Russie]. Cela a fait dire aux adversaires de la “princesse orange” qu’elle avait reçu le soutien du Kremlin en vue de sa conquête du pouvoir. Pourtant, ceux qui la connaissent bien affirment que, si elle joue le jeu de quelqu’un, ce n’est que dans son propre intérêt. Difficile, donc, de prédire la future carte politique de l’Ukraine.
Pour l’instant, l’Ukraine attend la réaction officielle de la Russie à la déclaration du ministre Ivanov. Boris Bespaly, représentant du gouvernement ukrainien à la Rada, estime “absolument inacceptable que le ministre de la Défense russe mette en cause la garantie d’intégrité territoriale qui a été donnée à l’Ukraine en échange de son statut de puissance dénucléarisée”.

Svetlana Gamova Novyé Izvestia (traduit par Courrier International)
Publié en France en janvier 06

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