18.1.06

GEORGIE : Médias : qui tient les rênes du 4e pouvoir en Géorgie ?

CAUCAZ.COM Article paru dans l'édition du 18/01/2006


Redoutée pour son ton incisif sous le régime Chevardnadze, la chaîne de télévision privée Rustavi 2 a soutenu l’opposition jusqu’à la "révolution des roses" de novembre 2003. Depuis, Mikhaïl Saakachvili assure la présidence du pays et Rustavi 2 l’indépendante s’est engourdie. Résultat d’une équation fatale de professionnels de l’audiovisuel trop longtemps associés à une classe politique désormais au pouvoir. Géant du petit écran, Rustavi 2 est aujourd’hui accusée d’avoir troqué son regard critique pour le politiquement correct.
Bien entendu, la réalité est plus nuancée. Ne serait-ce parce qu’elle doit aussi être lue au filtre des montages financiers qui soutiennent l’industrie audiovisuelle.
Ici comme partout ailleurs dans le Sud-Caucase où la presse écrite reste minoritaire, le contrôle des tubes cathodiques revêt un enjeu politique et financier. Enquête dans les coulisses du 4e pouvoir géorgien.

Le 4 janvier dernier, le paysage audiovisuel géorgien a connu sa petite révolution. Rustavi 2 a annoncé avoir acquis 78% des actions de la télévision Mze (Soleil), chaîne privée locale lancée en 2003, à l’initiative du député et ex-ministre de l’Economie Vano Chkhartichvili, et dont l’antenne couvre Tbilissi et sa banlieue.

En devenant actionnaire majoritaire de la concurrente Mze, le monopole Rustavi 2, déjà propriétaire du quotidien 24 Heures, s’affirme dans sa position de leader du marché audiovisuel sur la capitale géorgienne.
Il vient surtout de mettre la main sur une télévision dont 50% des actions étaient jusqu’alors aux mains du député et homme d’affaires David Bejouachvili, qui n’est autre que le frère de l’actuel ministre des Affaires étrangères géorgien (l’autre moitié des actions était propriété de Chkhartichvili). Exemple probant des interactions entre cercles au pouvoir et médias télévisés.
Catégorisée télévision de divertissement, Mze ne diffusait ces derniers temps qu’un seul programme d’information. Mais d’avis de tous, ses rares prises de positions éditoriales cachaient difficilement la loyauté de la chaîne envers le gouvernement.

Evidentes interactions entre cercles au pouvoir et médias audiovisuels

Les imbrications entre télévisions et caciques de la politique locale ne s’arrêtent pas là. Loin s’en faut. Rustavi 2 n’échappe pas à ce qui semble faire force de loi dans la petite république sud-caucasienne. Il est notoire que la chaîne, créée en 1994, est contrôlée depuis 2004 à près de 90% par Khibar Khalvachi.
Homme d’affaires d’origine adjare (il détient notamment le réseau de distribution de Procter&Gamble en Géorgie, ainsi que l’usine Pepsi Cola à Tbilissi), Khalvachi est surtout un ami proche du ministre de la Défense Irakli Okruachvili. Il a acquis ses actions auprès de trois anciens propriétaires de Rustavi 2, David Dvali, Jarji Akimidze et Erosi Kitsmarichvili.
Les 10% restant des actions de la chaîne seraient toujours aux mains de Nika Tabatadze qui fut un temps PDG de la chaîne. Un méli-mélo d’actions dont il faut surtout retenir un nom, celui de Erosi Kitsmarichvili.

Co-fondateur de Rustavi 2, Kitsmarichvili est l’ancien patron "star" de la chaîne. Depuis un an, il vit outre-Atlantique, à New York. Pourtant on le voit souvent à Tbilissi. Pour affaires, disent certains. Pour tourner en politique, rétorquent d’autres.
Charismatique baron de la télévision à la réputation tempétueuse, il était une figure de proue de la "révolution des roses" et un proche de Saakachvili. Mais il avait commis un faux pas : fustiger de façon acerbe l’ex-premier ministre Zourab Jvania, incontournable acteur de la scène politique géorgienne retrouvé mort le 3 février 2005. A son tour critiqué, Kitsmarichvili avait alors vu son objectivité politique remise en question.
Faut-il y voir l’explication de son désengagement financier de Rustavi 2 en juillet 2004 ? Les bruits de couloir circulant dans la rédaction de la chaîne le confirment. Mais le sujet demeure sensible, et les explications ne se font encore qu’à demi-mot et sous couvert d’anonymat.

Imedi versus Rustavi 2, ou deux géants du petit écran dans la course à l’audimat

Autre chaîne phare du paysage audiovisuel géorgien, Imedi (Espoir) est entièrement placé sous le contrôle de l’oligarque Badri Patarkatsichvili, ancien bras droit du magnat russe Boris Berezovski. La chaîne, qui émet depuis deux ans et demi seulement, est couramment qualifiée de relativement modérée.
« La ligne éditoriale d’Imedi est loin d’être radicale », confirme Giorgi Sepachvili, rédacteur en chef du quotidien en ligne Civil Georgia. « Elle joue à l’équilibriste, en tâchant de ne pencher ni pour, ni contre le gouvernement Saakachvili ». La chaîne de Patarkatsichvili est loin du rôle de contre-pouvoir autrefois occupé par Rustavi 2 sous la présidence du « Renard blanc du Caucase ».

Bien qu’aux lignes éditoriales divergentes, les deux chaînes se font concurrence sur le marché de l’audimat. Une course au coude à coude, mais les parts de marché visées sont, elles, bien distinctes.
Pour Giorgi Targamadze, directeur des programmes politiques chez Imedi, sa chaîne « occupe la première place sur le marché national de l’audience ». Plus traditionnelle, voire conservatrice, l’antenne de Patarkatsichvili séduit surtout le public des régions. « Conceptuellement, notre programmation sur la religion ou pour les enfants plaît davantage en dehors de Tbilissi », poursuit-il.

A contrario, par ses origines historique et la ligne éditoriale qui a fait sa réputation, Rustavi 2 remporte traditionnellement le marché de la capitale. « Les habitants de Tbilissi regardent Rustavi 2 depuis plus de 10 ans. Ils ont pris l’habitude de se référer à cette chaîne qui a représenté, pendant longtemps, la seule alternative aux canaux du pouvoir », relève Targamadze. « Rustavi 2 essaye de battre en brèche contre le conservatisme de la société géorgienne, mais ce serait à une télévision publique, et non pas privée, de remplir cette fonction ».

Quels actionnaires ?

Aujourd’hui, les deux géants du petit écran sont en situation de monopole sur le marché de la publicité. « De sorte qu’il ne reste rien ou que des miettes aux autres télévisions », reconnaît Targamadze, ajoutant aussitôt une ombre au tableau. « Les revenus publicitaires sont insuffisants, et l’équilibre financier se montre encore trop fragile. {…} Certaines études établies notamment par des ONG américaines pronostiquent qu’Imedi est en passe de se hisser à la première place du marché audiovisuel ». Des perspectives qui pourraient se confirmer si les projets financiers du propriétaire d’Imedi, Badri Patarkatsichvili, aboutissent rapidement.

En effet, fin 2005 à l’occasion d’un voyage d’affaires à Los Angeles et New York, Badri Patarkatsichvili aurait tenté de négocier un accord avec le groupe New Corps aux mains du titan médiatique Rupert Murdoch. Présent dans plus de 50 pays, le groupe New Corps, déjà actionnaire de Fox Broadcasting Company, New-York Post, The Sun, The Times, The Sunday Times, pourrait racheter des parts du holding Imedi. Il serait question que Patarkatsichvili cède 50% de ses actions.

A l’inverse, « aujourd’hui, la santé financière de Rustavi 2 est fragile, et les risques de banqueroute sont réels », relève Giorgi Targamadze. La chaîne se serait endettée à hauteur de 10 millions de laris (environ 5 millions d’euros) auprès de diverses banques et du gouvernement.

Eviter obstacles financiers et écueils éditoriaux

Journaliste et présentateur sur Rustavi 2, David Kikalichvili reconnaît sans détour les problèmes rencontrés par sa chaîne. « Rustavi 2 a soutenu pendant longtemps l’opposition qui est ensuite entrée au gouvernement. Jusqu’à la "révolution des roses", Jvania, Saakachvili et Rustavi 2 formaient un tout. Aujourd’hui, les difficultés tiennent à l’association faite par les Géorgiens entre la chaîne et le gouvernement. Mais pas seulement. Sur le plan financier, Rustavi 2 a souffert de l’effondrement du marché publicitaire bien que celui-ci continue à se développer », admet-il, rompant avec la langue de bois d’usage sur le sujet.

D’avis général, Khalvachi, le nouveau patron de Rustavi 2, aurait permis à la chaîne de rétablir son équilibre financier. Autre constat, cette fois-ci éditorial, la rédaction aurait vaguement changé de voie, vers plus d’objectivité, bien que Khalvachi ne bénéficie pas d’une réputation favorable en la matière.

Editorialiste politique pour le journal 24 Heures, Eka Kvesitadze bat en brèche les allégations qui pèsent sur le groupe Rustavi 2. Les rédactions de Rustavi 2 et 24 Heures, fers de lance du pouvoir ? Caricatural. « Rustavi 2 comme 24 Heures font des critiques constructives », jauge-t-elle. « Il est vrai aussi qu’aujourd’hui, ces deux médias ne sont plus si proches. A chacun sa propre ligne éditoriale ». Et de noter incidemment que le quotidien 24 Heures rencontrerait lui aussi des problèmes financiers conséquents.

Quoi qu’il en soit, Rustavi 2 peine à se détacher de l’image de média à l’objectivité désorientée par trop de proximité avec le pouvoir en place. « Rustavi 2 a couvert, mais surtout activement participé aux changements politiques qu’a connus la Géorgie en 2003. Tout le monde ici associe cette chaîne à "la révolution des roses". Rustavi 2 a été l’arme politique de Saakachvili et de Jvania pour faire pression sur Chevardnadze », martèle Giorgi Targamadze. « Aujourd’hui, il n’est ni bien vu, ni populaire de parler de ce qui se passe ».

Précieux talk-shows

Bien sûr, Imedi et Rustavi 2 pimentent leur grille de programmes de divertissement par des talk-shows politiques. Côté Imedi, la rédaction revendique pluralisme d’idées et diversité des intervenants. « Nos émissions peuvent aussi bien critiquer le Parlement, le chef d’Etat que le premier ministre », se targue Targamadze.

Sur Imedi, les amateurs de débats peuvent zapper entre « Reaktsia », programmé en prime time le vendredi soir et animé par la présentatrice vedette Inga Grigolia, et « Premiers », le mardi soir. Deux rendez-vous hebdomadaires qui font intervenir tant des députés que des artistes et écrivains. « Ces derniers étant souvent bien plus critiques que l’opposition elle-même », ponctue Targamadze.

Fait relativement récent, l’antenne de Rustavi 2 diffuse à nouveau des débats. Il a fallu attendre l'automne 2005 pour revoir les premiers talk-shows sur la chaîne depuis la "révolution des roses".
Disparu de la grille des programmes de la chaîne début 2004, le très populaire talk-show politique « Night Courier » a fait sa réapparition en septembre 2005 sous le nom de « Open Dilemma », diffusé le jeudi soir vers 21h et animé par Eka Khoperia.

« N’est-ce pas le signe, au final, que l’on ne peut pas tout contrôler en Géorgie et que personne ne peut empêcher le débat politique ? », s’interroge Kikalichvili, le journaliste et présentateur de Rustavi 2. Sa chaîne pourrait ainsi redonner du clinquant à sa réputation sulfureuse. Reste une inconnue de taille. Quelle indépendance les médias audiovisuels peuvent-ils encore escompter en Géorgie ?

Faire et défaire les opinions

Si Rustavi 2 se défend d’une réputation progouvernementale, et bien que le débat soit par essence subjectif, les faits, eux, ne trompent pas. Depuis la "révolution des roses", Irma Nadirachvili, ex-journaliste au service justice et crimes de Rustavi 2, et Guram Donadze, ex-présentateur vedette de la chaîne, ont quitté l’antenne pour collaborer avec l’exécutif géorgien. N’y aurait-il qu’un pas entre journalisme et communication ?

Une question à laquelle les journalistes de la presse écrite géorgienne s’empressent de répondre par l’affirmative. « La télévision est sous contrôle. Il n’y a plus que la presse écrite et sur Internet à être indépendante ici car elle n’intéresse pas les politiciens – l’audimat se fait sur les chaînes de télévision », entend-on dans les rédactions des principaux quotidiens et hebdomadaires de Tbilissi, de Rezonanci à Kvilis Palitra.

Plus critique, le regard de la presse écrite s’arrête régulièrement sur la question des pressions exercées par les autorités sur les télévisions privées à large audience. Dans un article daté du 28 février 2005, le quotidien Rezonanci a ainsi ouvertement accusé le gouvernement en place depuis la chute d’Edouard Chevardnadze d’avoir accru son contrôle sur les chaînes privées. Evoquant la couverture médiatique effectuée en août 2004, par les télévisions géorgiennes, sur l’actualité alors tendue autour du conflit sud-ossète, Rezonanci note que des séquences sur les funérailles de soldats géorgiens ont été « censurées par le gouvernement qui a brandi le prétexte de préserver les intérêts nationaux ».

Bien plus tôt, dans une analyse publiée le 29 juillet 2004 par la Jamestown Foundation, Zaal Anjaparidze se prêtait déjà à un constat tout aussi accablant. « Aujourd'hui, n'importe quel média refusant de se prosterner devant le gouvernement doit faire face à des problèmes croissants », pouvait-on y lire.

Liberté d’expression : deux poids, deux mesures

« Le gouvernement ne porte aucune attention à contrôler Internet aujourd’hui, car il représente un média encore restreint et spécialisé », a expliqué Ana Dolidze, présidente de l’ONG Georgian Young Lawyers' Association (GYLA), à la conférence sur les médias du Sud-Caucase organisé le 18 novembre 2005 par l’OSCE à Tbilissi. « L’utilisation de newsletters et de forums permet de diffuser des opinions qui ne peuvent pas l’être dans les médias à forte audience, comme la télévision ».

Le média Internet ouvre des perspectives nouvelles. Seules ombres au tableau : l’accès au web demeure restreint et cher, et les acteurs de la société civile géorgienne, médias comme ONG, n’ont pas encore totalement conscience du potentiel d’Internet.

Pour Ana Dolidze, « le gouvernement géorgien ayant un budget dédié à la communication sur Internet, il faudrait rendre obligatoire la publication en version imprimée et en ligne des décisions gouvernementales. L’objectif ne serait pas seulement d’augmenter la transparence du gouvernement, mais aussi de légitimer davantage Internet comme un support de diffusion et de communication. On pourrait alors commencer à pérenniser des habitudes de démocratie en matière de diffusion et d’accès à l’information ». Un chantier ambitieux, mais incontournable pour la fragile démocratie géorgienne.


Célia CHAUFFOUR

CAUCAZ.COM Article paru dans l'édition du 18/01/2006

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