13.1.06

CHINE : Internet : Baidu, le moteur chinois qui défie les géants américains

The Guardian (traduit par Courrier International)

Accusé de favoriser le piratage et de faire le jeu du pouvoir en Chine, le fondateur de Baidu n’en a cure. L’important, pour lui, est de dominer un marché qui connaît une forte croissance et de tenir à distance Bill Gates.

Robin Li est celui qui a battu Google dans la course à la domination du marché à la croissance la plus rapide du monde, celui d’Internet. Il y est parvenu en élaborant un moteur de recherche au caractère distinctement chinois. Baidu.com se caractérise notamment par son laxisme à l’égard du piratage, mais aussi par sa maîtrise des outils de censure. Il est au diapason d’un pays où se mêlent économie ultracapitaliste et politique communiste autoritaire.
Pour ses nombreux admirateurs nationaux, ce beau gosse multimillionnaire est un entrepreneur Internet modèle, qui a réussi à battre à plate couture certaines des multinationales les plus puissantes du monde. Mais ses détracteurs, notamment dans l’industrie du divertissement mondial, l’accusent d’être le capitaine d’une armada de pirates de musique en ligne. Le fondateur de Baidu affirme qu’il n’a pas plus de temps à consacrer aux louanges qu’aux critiques. Il a bien trop à faire pour rester en tête des rapides changements de l’Internet chinois et pour bâtir un empire qui pourrait bien un jour, d’après ses prédictions, représenter un défi pour Microsoft.

90 millions de visiteurs pour 100 millions d’internautes

Cela peut sembler ambitieux pour une entreprise peu connue hors de Chine, mais Robin Li a déjà accompli beaucoup de chemin en très peu de temps. Depuis qu’il est entré dans le secteur, il y a quatre ans, Baidu a rapidement dépassé Google et Yahoo! pour devenir le principal moteur de recherche chinois. C’est sans conteste le site de navigation le plus populaire de Chine : son annuaire de 1 milliard de pages est utilisé par 90 millions de personnes chaque jour pour une population comptant 100 millions d’internautes.
Selon lui, il existe des différences culturelles majeures qui font qu’il est difficile à une entreprise étrangère, y compris la plus riche, de se frayer un chemin en Chine. Les trois principaux portails du pays sont tous chinois, bien que Yahoo! essaie depuis sept ans de s’y établir. Les grandes entreprises de jeux en ligne, Shanda et Netease, sont elles aussi chinoises. “Le marché d’Internet a connu une croissance importante en très peu de temps. Les informations des utilisateurs doivent changer très rapidement. Nous étions à la fois locaux et focalisés sur le sujet, ce qui nous a permis de nous adapter rapidement aux changements. Nous comprenons mieux la langue et la culture chinoises”, explique-t-il. Lorsqu’on lui demande d’illustrer les différences qu’il évoque, Li explique que le moteur de recherche de son entreprise peut faire la différence entre les noms chinois à deux ou trois caractères, ce qui lui permet de donner des résultats plus précis que ses rivaux. Il a également créé des forums liés aux recherches les plus fréquentes. Les internautes tapant le nom d’une vedette de la chanson peuvent aussi bien partager leurs opinions à son sujet que trouver des sites qui s’y rapportent. Ses détracteurs objectent qu’il ne s’agit que de modifications mineures apportées à un modèle de conception et d’entreprise largement copié sur Google. La raison du succès de Baidu, selon eux, est qu’il collabore avec les autorités communistes à la censure des informations politiques sensibles et qu’il montre moins d’empressement lorsqu’il s’agit de bloquer l’accès à des sites proposant de télécharger des films et de la musique piratés. Cherchez le nom de l’auteur dissident Liu Xiaobo ou des références au massacre de Tian’anmen sur Baidu, aucune information n’apparaît. Cherchez en revanche des renseignements sur Radiohead ou Britney Spears, et Baidu vous propose un canal MP3 spécifique qui vous aiguille vers des téléchargements illicites de toutes les chansons jamais produites par ces artistes. La maison de disques EMI a d’ailleurs remporté un procès contre Baidu au sujet de ce service MP3, qui compte pour 20 % de la fréquentation de Baidu. Robin Li affirme que son entreprise fera appel de la décision. “Il faut comprendre que nous sommes un moteur de recherche. Nous n’abritons aucun contenu. Nous nous contentons de diriger les gens vers des renseignements accessibles à tous. Nous ne violons donc aucun droit d’auteur”, se justifie-t-il.
Il affirme que Baidu bloque les sites notoires pour leur contenu piraté, mais il refuse de satisfaire aux exigences des maisons de disques, qui veulent que même les références aux artistes soient retirées de l’annuaire. “Nous listons 1 milliard de pages, nous ne pouvons visiter chacune d’entre elles pour voir si elle est piratée”, poursuit-il. Il semble pourtant plus simple pour Baidu, tout comme pour ses rivaux Google et Yahoo!, de bloquer les références à des informations politiques sensibles. “En tant que société opérant localement, nous devons nous soumettre à la loi chinoise. Si la loi décide qu’une information est illégale, nous devons la retirer de notre index”, explique Li. De ce point de vue, Baidu est un miroir fidèle de la Chine moderne. Le piratage passif des activités de loisirs est encouragé, tandis que les informations sensibles et la critique sont lourdement entravées. Mais, pour Li, c’est tout autant une question de démographie que de politique. “L’une des grandes différences avec l’Occident, c’est que la majorité des utilisateurs chinois sont bien plus jeunes qu’aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne. En ne prenant en compte que les moins de 30 ans, nous avons la plus grande population d’internautes du monde entier. Lorsqu’un adolescent se connecte, il est plus susceptible de jouer à un jeu quelconque que d’aller chercher des informations”, assure-t-il.

Des résultats en dents de scie, mais prometteurs

Robin Li est en position de force, mais le parcours de son entreprise n’a pas été sans heurts. “Internet est un secteur encore jeune. Il y a des risques, il est donc normal que certains perdent de l’argent”, affirme-t-il pour expliquer ses résultats en dents de scie. “La population d’internautes ne fait que croître. Je suis persuadé que ce sera un marché énorme.” Il estime que Baidu ne fait que commencer à trouver son rythme. “Nous n’en sommes qu’au début de la partie. Nous voulons investir de façon agressive, afin de nous assurer la place de joueur dominant dans le secteur le plus profitable d’Internet en Chine. Lorsqu’on prend en compte le fait que nous sommes en compétition avec certaines des entreprises technologiques les plus puissantes du monde, ce n’est pas une tâche facile.” Le nombre d’entreprises utilisant Internet pour vendre et faire de la publicité est encore réduit en Chine. Selon une estimation, l’intégralité du marché des moteurs de recherche chinois pesait 151 millions de dollars [126 millions d’euros] en 2004, contre plus de 4 milliards de dollars aux Etats-Unis. La compétition s’échauffe cependant. En 2005, Yahoo! a investi 1 milliard de dollars pour acquérir 40 % du capital du site chinois de commerce en ligne Alibaba, et Microsoft a lancé un portail par le biais d’un joint-venture avec Shanghai Alliance Investment, une société d’investissement détenue par l’Etat. Google a aussi commencé à recruter des cadres dirigeants pour diriger ses filiales chinoises. Interrogé sur les rumeurs selon lesquelles Google lui aurait proposé d’acheter Baidu, Li fait une pause avant de répondre : “Je ne peux faire aucun commentaire pour l’instant.”
Il ne fait pas l’ombre d’un doute qu’il s’enrichirait considérablement en vendant son entreprise. Mais il semble avoir de plus vastes ambitions. Lorsqu’on mentionne les derniers commentaires de Bill Gates sur l’influence grandissante de Google, Li assène que le président de Microsoft ferait bien de se méfier du défi venu de Chine. “Si Google le préoccupe, il finira sans doute par être encore plus préoccupé par Baidu, lance-t-il. Lorsque le marché chinois arrêtera de croître plus rapidement que tous les autres marchés du monde, nous regarderons vers l’extérieur. Si nous restons concentrés ici pour le moment, c’est simplement parce que c’est le marché à la croissance la plus rapide auquel nous ayons accès”, conclut-il.

Jonathan Watts
Publié en France en janvier 2006

Aucun commentaire: