31.1.06

Menu janvier

KOSOVO : Ibrahim Rugova, portrait

RUSSIE-UKRAINE : La "guerre des phares" ravive les tensions entre Moscou et Kiev

UKRAINE-RUSSIE : Après la crise du gaz, celle des phares

GEORGIE : Médias : qui tient les rênes du 4e pouvoir en Géorgie ?

CHINE : Internet : Baidu, le moteur chinois qui défie les géants américains

UKRAINE : Kiev tient tête au diktat de Gazprom

RUSSIE - Recherche “petit papa” friqué

RUSSIE : Kommunalka : l’enfer, c’est les autres…

24.1.06

KOSOVO : Ibrahim Rugova, portrait

Le Monde

"Le cheval porte son maître jusqu'à la mort." Ibrahim Rugova, philosophe de formation et écrivain, connaissait ce proverbe albanais, lui qui a porté, toute sa vie durant, le même idéal : l'indépendance du Kosovo. Le "frêle colosse" du Kosovo, intellectuel obstiné d'apparence fragile, est mort, samedi 21 janvier, à Pristina, des suites d'un cancer du poumon décelé au mois d'août 2005. Ibrahim Rugova, 61 ans, n'est plus, mais son rêve — dont la concrétisation n'a jamais semblé aussi proche — lui survivra. Et si son aura avait pâli durant les dernières années de sa vie, nul autre que lui n'aura symbolisé avec autant de force l'aspiration des Albanais à couper le lien avec la Serbie pour voler de leurs propres ailes au sein d'un Etat kosovar souverain.

Ibrahim Rugova a eu le loisir de n'en goûter que les miettes. Certaines ont une saveur douce-amère, comme en ce mois de mai 2002 à la barre des témoins au Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY). Deux mois auparavant, le 4 mars, Ibrahim Rugova a été élu président du Kosovo, une présidence tronquée mais enfin légitime à la tête d'une province sous administration internationale depuis trois ans. A LaHaye, Ibrahim Rugova témoigne contre le bourreau de son peuple, l'ancien président serbe Slobodan Milosevic, accusé de génocide et de crimes contre l'humanité pour les exactions commises par l'armée serbe au Kosovo entre 1997 et 1999. Le résistant confronte l'oppresseur. L'autocrate de Belgrade, le semeur de guerres, avait été arrêté l'année précédente par le nouveau pouvoir démocratique serbe, qui l'avait déposé quelques mois plus tôt. Slobodan Milosevic, emprisonné puis transféré devant le TPIY et enfin jugé : Ibrahim Rugova pouvait savourer sa revanche.

Et, pourtant, cette confrontation a un arrière-goût d'amertume. Slobodan Milosevic se charge de remémorer à Ibrahim Rugova l'un des moments les plus troubles de sa longue et héroïque opposition. La dernière confrontation entre les deux hommes remontait au 1er avril 1999. L'OTAN avait commencé sa campagne de bombardement sur la Serbie et le Monténégro depuis le 24 mars afin de faire plier le régime de Belgrade, engagé dans une répression de plus en plus féroce contre les Albanais du Kosovo. Des flots de réfugiés étaient conduits de force hors de cette province de Serbie de deux millions d'habitants, albananophones à 90 %, selon les chiffres les plus couramment cités à l'époque. Comme il l'expliqua à la barre des témoins, Ibrahim Rugova avait été assigné à résidence par les forces serbes, qui occupaient une partie de son domicile.

Ibrahim Rugova réduit au silence dans une province où la moitié des habitants furent chassés de chez eux, on s'inquiétait de son sort. Jusqu'à ces images de la télévision serbe montrant le dirigeant albanais souriant, serrant la main de son bourreau à Belgrade. Jamais Ibrahim Rugova n'a expliqué les circonstances de cette entrevue, qui, du jour au lendemain, font de lui un traître aux yeux de nombre de ses concitoyens plongés dans les horreurs de la guerre. Quelques semaines plus tard, le 5 mai 1999, nouveau coup de théâtre. Ibrahim Rugova atterrit à Rome avec sa famille à bord d'un avion spécial affrété par le gouvernement italien.

Pour beaucoup, la fuite sans panache du héros d'une décennie de résistance antiserbe signe alors son arrêt de mort politique. Bien peu parient sur lui au moment où, en juin 1999, Belgrade jette l'éponge face à l'Alliance atlantique et retire ses forces armées du Kosovo. La province est placée sous l'administration des Nations unies et dotée d'une "autonomie substantielle" au sein de ce qui reste alors de la Fédération yougoslave. Ibrahim Rugova ne rentrera, discrètement, que le 30 juillet 1999 à Pristina. Bien après la plupart des réfugiés qui avaient déserté les camps de Macédoine et d'Albanie pour se ruer au Kosovo dans le sillage des troupes de l'OTAN.

L'éclatement de la guerre avec les forces serbes avaient marqué la première défaite d'Ibrahim Rugova. Un échec temporaire. Car l'homme est un pacifiste obstiné, tendu tout entier vers un seul objectif depuis la suspension de l'autonomie du Kosovo décrétée, en 1990, par Slobodan Milosevic. Pas besoin d'être grand stratège pour constater alors que, sur le terrain, le rapport de forces joue infiniment en la défaveur des Albanais face à des militaires et policiers serbes issus de la puissante armée yougoslave.

Ibrahim Rugova admire Ghandi par stratégie et conviction. "Nous sommes orientés vers le pacifisme, la non-violence à long terme, pour résister, pour tenir nos gens, pour durer", explique-t-il en 1994 dans un livre d'entretien avec Marie-Françoise Allain et Xavier Galmiche (La Question du Kosovo, Fayard). Il dit alors mener "une guerre sans armes (parce que seulement) la mauvaise politique finit par les armes". Fidèle à ce concept, il a bâti dans les années 1990 au Kosovo un système politique, économique et social parallèle. Il répond ainsi au système d'exclusion instauré par Belgrade, qui n'offre aux Albanais qu'une citoyenneté de seconde catégorie sur fond de "répression systématique et brutale des Albanais par le pouvoir serbe", comme le dénonce le Sénat américain en avril 1992.

Dès lors, la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), qu'il a fondée en décembre 1989, devient un Etat parallèle avec ses écoles et ses hôpitaux clandestins ; un budget propre alimenté par les "impôts" versés par la diaspora ; un Parlement illégal et un président, Ibrahim Rugova, non reconnu sur le plan international, mais magistralement élu par les Albanais du Kosovo le 24 mai 1992.

Le pacifisme d'Ibrahim Rugova est salué par les grandes puissances, qui ne savent plus alors comment mettre un terme aux guerres qui ravagent la Croatie puis la Bosnie-Herzégovine. Mais, lorsque les Kosovars prennent conscience qu'ils sont exclus, en 1995, du cadre des accords de paix de Dayton sur la Bosnie, Ibrahim Rugova prêche dans le désert en répétant que "les guerres yougoslaves ont commencé au Kosovo et qu'elles se finiront au Kosovo". L'avenir lui donnera pourtant raison.

Lentement, inexorablement, la province s'enfonce dans la violence. Et sa réélection en mars 1998 à la présidence de "la République autoproclamée du Kosovo" ne dissimule plus la montée d'une forte opposition intérieure. Lassée du pacifisme du "docteur" Rugova, une jeune génération assimile cela à de la faiblesse. L'Armée de libération du Kosovo (UCK) est née, sortie de l'ombre en novembre 1997 dans la Drenica, région rebelle au coeur du Kosovo, décidée à desserrer l'étreinte serbe par les armes.

Aux embuscades contre la police et l'exécution de "collaborateurs albanais", Belgrade répond par une répression disproportionnée : villages brûlés dès l'été 1997, arrestations et détentions arbitraires, exécutions sommaires... Les mêmes maux dont le père et le grand-père d'Ibrahim Rugova furent victimes en 1945, tués sans jugement par les forces de sécurité yougoslaves.

Ibrahim Rugova continue pourtant de croire que sa ligne de conduite est la bonne. Il se prête au jeu de Slobodan Milosevic, qui l'entraîne en 1997 et en 1998 dans l'impasse de négociations directes, alors que tout le monde lui recommande de s'appuyer sur une médiation internationale. Il accuse l'UCK "d'être partiellement un jeu des services secrets serbes pour servir de prétexte à des attaques massives contre la population". Politiquement, il perd la main. En février 1999, il n'apparaît qu'en second plan au sein de la délégation albanaise lors des négociations de la dernière chance organisées à Rambouillet juste avant le début de la campagne militaire de l'OTAN (mars-juin).

Au sortir du conflit, les héros des Kosovars albanais ont pour nom Hashim Thaci, Ramush Haradinaj ou Hagim Ceku, et l'allure de jeunes combattants en treillis. Leurs actions militaires ont entraîné Belgrade dans une spirale de la violence qui a poussé la communauté internationale à intervenir. La capitulation de la Serbie semble leur donner raison.

Ibrahim Rugova, lui, appartient à une autre génération, entrée en politique presque par hasard, et qui manie les mots, pas le "kalach". Son parcours est celui d'un intellectuel, fils unique né le 2 décembre 1944 dans une "famille possédante", comme il la décrit, installée dans la région montagneuse de Rugova, près de la frontière avec l'Albanie. Diplômé en littérature albanaise et de philosophie, il profite de l'ouverture de la Yougoslavie pour obtenir une bourse et fréquenter l'Ecole des hautes études en sciences sociales, à Paris, pendant une année (1976-1977), auprès de Roland Barthes. C'est là, dit-il, qu'il est "infecté par le virus de la démocratie".

Ce virus ne l'a jamais quitté. Il lui donnera la force, après la guerre, de remonter la pente et de connaître une véritable résurrection politique. Car les anciens combattants de l'UCK ne sont pas aussi populaires dans les villes que dans les campagnes. Leurs méthodes sont parfois expéditives pour s'emparer du pouvoir que la LDK avait — et a toujours — la fâcheuse tendance à vouloir confisquer. Les jeunes loups brûlent des étapes face aux vieux renards de la LDK, dont le réseau se réorganise progressivement. Patiemment, la communauté internationale, qui tient dorénavant les rênes du pouvoir au Kosovo, relance Ibrahim Rugova. Elément qu'elle considère comme modérateur dans le chaos d'après-guerre. Le sphinx renaît de ses cendres.

En novembre 2002, la LDK remporte les premières élections législatives libres et démocratiques organisées au Kosovo. Le nouveau Parlement élit Ibrahim Rugova président de cette province aux contours institutionnels mal définis. Il est président sans pouvoir constitutionnel d'une région "substantiellement autonome" de Belgrade mais sous tutelle internationale. Théoriquement inclus à la Serbie, le Kosovo a adopté l'euro pour monnaie, dispose de ses propres plaques d'immatriculation et titres de voyage. On n'y parle plus que la langue albanaise, hormis chez les quelques 120 000 Serbes barricadés dans leurs enclaves ou au nord de Mitrovica, adossés à la "mère patrie". Dans le dos de la communauté internationale, Ibrahim Rugova place ses amis. Ce n'est pas encore l'indépendance, mais cela y ressemble de plus en plus. Et peu importe les accusations de corruption ou de liens mafieux que l'on prête à son entourage.

Le président Rugova ne verra pas la fin du processus. Il n'enlèvera pas cette écharpe désormais légendaire qu'il avait juré de dénouer le jour, seulement, de la proclamation de l'indépendance. Les négociations ouvertes au mois de décembre 2005 par l'ONU sur le statut futur de la province se dérouleront sans lui. Un scénario que les négociateurs prévoyaient et redoutaient, tant la disparition de ce symbole farouchement indépendantiste mais pacifiste risque de bouleverser le fragile équilibre politique kosovar.



Christophe Châtelot
Article paru dans l'édition du 24.01.06

20.1.06

RUSSIE-UKRAINE : La "guerre des phares" ravive les tensions entre Moscou et Kiev

Le Monde
Article paru dans l'édition du 20.01.06

Après la "guerre du gaz", une guerre d'un autre type est en cours entre la Russie et l'Ukraine, celle des phares des côtes de Crimée (au sud de l'Ukraine), dont Moscou et Kiev se disputent, depuis peu, l'usage. Tout a commencé vendredi 13 janvier lorsqu'un groupe de huit Ukrainiens du ministère des transports a pris possession du phare du port commercial de Yalta — la station balnéaire qui hébergea la conférence du même nom sur le partage de l'Europe entre les Alliés en 1945 —, habituellement géré par la flotte russe de la mer Noire.


Après avoir empêché les officiers russes qui y travaillent d'y pénétrer, le groupe a changé les serrures de l'installation et s'en est emparé. Le lendemain, la même opération a failli se reproduire dans l'enceinte du phare de Sarytch, situé un peu plus loin, mais, cette fois-ci, les officiers russes présents ont réussi à repousser les assaillants. Des discussions ont bien eu lieu entre Kiev et Moscou pour régler l'incident, mais en vain. L'accès du phare de Yalta n'a toujours pas été rendu à ses occupants d'origine.

"Nous avons demandé des explications à l'administration du président ukrainien, laquelle dit avoir appris l'incident par les journaux et indique qu'il s'agirait d'une provocation organisée par un mouvement de la jeunesse nationaliste", a expliqué, mercredi 18 janvier, le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, à l'occasion d'une rencontre avec la presse dans la capitale russe.

BASE DE SÉBASTOPOL

Il existe actuellement en Ukraine une organisation, La Fraternité des étudiants, qui a récemment appelé — sur fond de dispute russo-ukrainienne à propos des prix du gaz — à récupérer les phares de la côte de Crimée indûment occupés, selon ses militants, par les Russes.

Mais la "guerre des phares" préoccupe aussi les officiels à Kiev. "Le phare est la propriété de l'Ukraine", a insisté Anatoli Kinakh, le secrétaire du Conseil de sécurité d'Ukraine.

Depuis la disparition de l'URSS en 1991, les Russes se sont finalement entendus avec les Ukrainiens pour la location, jusqu'en 2017, de la base de Sébastopol — le seul port non gelé à la disposition de la marine militaire russe —, où est stationnée la flotte de la mer Noire.

Or les deux parties ont désormais une interprétation différente des accords signés en 1997. Selon Kiev, ils ne prévoient pas la location des sites hydrographiques et d'aide à la navigation. "La Russie a gardé illégalement sous son contrôle tous les sites hydrographiques", a expliqué, il y a quelques jours, le ministre ukrainien des affaires étrangères, Boris Tarassiouk. Moscou est persuadé du contraire.

La dispute a peu de risques de dégénérer en confrontation militaire, a tenu à rassurer, mardi 17 janvier, le ministre ukrainien de la défense, Anatoli Grytsenko. En revanche, elle risque d'être le prélude à de nouvelles négociations entre Kiev et Moscou sur les conditions de la location de la base de Sébastopol.

Le loyer actuel (83 millions d'euros annuels) "pourrait bien quadrupler", explique M. Grytsenko au quotidien Kommersant-Ukraine, dans son édition du 18 janvier. "La Crimée est une zone de villégiature, la demande est forte sur les terrains", poursuit-il. Il ajoute que "dans le secteur — vital — de l'énergie, nos relations avec la Russie ont évolué du registre de la fraternité à celui du marché". "Il serait donc logique d'étendre cette nouvelle règle à d'autres secteurs des relations russo-ukrainiennes", conclut le ministre.

Les deux parties se retrouveront le 16 février, pour discuter du sort de la flotte de la mer Noire.

Marie Jégo
Article paru dans l'édition du 20.01.06

19.1.06

UKRAINE-RUSSIE : Après la crise du gaz, celle des phares

Courrier International.


Les relations entre l’Ukraine et la Russie connaissent une nouvelle crise. Le 13 janvier, des membres du ministère des Transports ukrainien ont pris le contrôle d’un phare de Yalta dépendant du service hydrographique de la Flotte russe de la mer Noire. L’Ukraine, qui loue à son voisin ses infrastructures portuaires à Sébastopol, sur la presqu’île de Crimée, déclare vouloir réviser certaines conditions de leur accord de 1997. Ce conflit, précise le quotidien russe Izvestia, couvait depuis l’arrivée au pouvoir de Viktor Iouchtchenko, qui avait déclaré vouloir récupérer les équipements hydrographiques de la Flotte de la mer Noire, “illégalement conservés par les Russes”.
Deux autres phares de la presqu’île ont fait l’objet de tentatives d’assaut par des membres de l’organisation de jeunesse ukrainienne Confrérie des étudiants, qui ont finalement été repoussés. La presse russe fait le lien entre cet épisode et le récent bras de fer qui a opposé l’Ukraine à Gazprom [voir CI nos 792 et 793]. “Après avoir capitulé dans la guerre du gaz, l’Ukraine veut prendre sa revanche sur la Flotte de la mer Noire”, commente ainsi Vremia Novostieï. La Nezavissimaïa Gazeta y voit une action à caractère beaucoup plus stratégique, qui s’inscrirait dans le cadre des négociations sur l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. Le retrait de la Flotte russe de la mer Noire du territoire ukrainien pourrait servir de “monnaie d’échange” dans le processus d’intégration de l’Ukraine à l’Alliance atlantique. Rappelons que la Flotte russe de la mer Noire est une véritable armée, d’une puissance nettement supérieure à la marine ukrainienne, et qu’elle est considérée par les autorités de Kiev comme une menace potentielle.


janvier 2006

18.1.06

GEORGIE : Médias : qui tient les rênes du 4e pouvoir en Géorgie ?

CAUCAZ.COM Article paru dans l'édition du 18/01/2006


Redoutée pour son ton incisif sous le régime Chevardnadze, la chaîne de télévision privée Rustavi 2 a soutenu l’opposition jusqu’à la "révolution des roses" de novembre 2003. Depuis, Mikhaïl Saakachvili assure la présidence du pays et Rustavi 2 l’indépendante s’est engourdie. Résultat d’une équation fatale de professionnels de l’audiovisuel trop longtemps associés à une classe politique désormais au pouvoir. Géant du petit écran, Rustavi 2 est aujourd’hui accusée d’avoir troqué son regard critique pour le politiquement correct.
Bien entendu, la réalité est plus nuancée. Ne serait-ce parce qu’elle doit aussi être lue au filtre des montages financiers qui soutiennent l’industrie audiovisuelle.
Ici comme partout ailleurs dans le Sud-Caucase où la presse écrite reste minoritaire, le contrôle des tubes cathodiques revêt un enjeu politique et financier. Enquête dans les coulisses du 4e pouvoir géorgien.

Le 4 janvier dernier, le paysage audiovisuel géorgien a connu sa petite révolution. Rustavi 2 a annoncé avoir acquis 78% des actions de la télévision Mze (Soleil), chaîne privée locale lancée en 2003, à l’initiative du député et ex-ministre de l’Economie Vano Chkhartichvili, et dont l’antenne couvre Tbilissi et sa banlieue.

En devenant actionnaire majoritaire de la concurrente Mze, le monopole Rustavi 2, déjà propriétaire du quotidien 24 Heures, s’affirme dans sa position de leader du marché audiovisuel sur la capitale géorgienne.
Il vient surtout de mettre la main sur une télévision dont 50% des actions étaient jusqu’alors aux mains du député et homme d’affaires David Bejouachvili, qui n’est autre que le frère de l’actuel ministre des Affaires étrangères géorgien (l’autre moitié des actions était propriété de Chkhartichvili). Exemple probant des interactions entre cercles au pouvoir et médias télévisés.
Catégorisée télévision de divertissement, Mze ne diffusait ces derniers temps qu’un seul programme d’information. Mais d’avis de tous, ses rares prises de positions éditoriales cachaient difficilement la loyauté de la chaîne envers le gouvernement.

Evidentes interactions entre cercles au pouvoir et médias audiovisuels

Les imbrications entre télévisions et caciques de la politique locale ne s’arrêtent pas là. Loin s’en faut. Rustavi 2 n’échappe pas à ce qui semble faire force de loi dans la petite république sud-caucasienne. Il est notoire que la chaîne, créée en 1994, est contrôlée depuis 2004 à près de 90% par Khibar Khalvachi.
Homme d’affaires d’origine adjare (il détient notamment le réseau de distribution de Procter&Gamble en Géorgie, ainsi que l’usine Pepsi Cola à Tbilissi), Khalvachi est surtout un ami proche du ministre de la Défense Irakli Okruachvili. Il a acquis ses actions auprès de trois anciens propriétaires de Rustavi 2, David Dvali, Jarji Akimidze et Erosi Kitsmarichvili.
Les 10% restant des actions de la chaîne seraient toujours aux mains de Nika Tabatadze qui fut un temps PDG de la chaîne. Un méli-mélo d’actions dont il faut surtout retenir un nom, celui de Erosi Kitsmarichvili.

Co-fondateur de Rustavi 2, Kitsmarichvili est l’ancien patron "star" de la chaîne. Depuis un an, il vit outre-Atlantique, à New York. Pourtant on le voit souvent à Tbilissi. Pour affaires, disent certains. Pour tourner en politique, rétorquent d’autres.
Charismatique baron de la télévision à la réputation tempétueuse, il était une figure de proue de la "révolution des roses" et un proche de Saakachvili. Mais il avait commis un faux pas : fustiger de façon acerbe l’ex-premier ministre Zourab Jvania, incontournable acteur de la scène politique géorgienne retrouvé mort le 3 février 2005. A son tour critiqué, Kitsmarichvili avait alors vu son objectivité politique remise en question.
Faut-il y voir l’explication de son désengagement financier de Rustavi 2 en juillet 2004 ? Les bruits de couloir circulant dans la rédaction de la chaîne le confirment. Mais le sujet demeure sensible, et les explications ne se font encore qu’à demi-mot et sous couvert d’anonymat.

Imedi versus Rustavi 2, ou deux géants du petit écran dans la course à l’audimat

Autre chaîne phare du paysage audiovisuel géorgien, Imedi (Espoir) est entièrement placé sous le contrôle de l’oligarque Badri Patarkatsichvili, ancien bras droit du magnat russe Boris Berezovski. La chaîne, qui émet depuis deux ans et demi seulement, est couramment qualifiée de relativement modérée.
« La ligne éditoriale d’Imedi est loin d’être radicale », confirme Giorgi Sepachvili, rédacteur en chef du quotidien en ligne Civil Georgia. « Elle joue à l’équilibriste, en tâchant de ne pencher ni pour, ni contre le gouvernement Saakachvili ». La chaîne de Patarkatsichvili est loin du rôle de contre-pouvoir autrefois occupé par Rustavi 2 sous la présidence du « Renard blanc du Caucase ».

Bien qu’aux lignes éditoriales divergentes, les deux chaînes se font concurrence sur le marché de l’audimat. Une course au coude à coude, mais les parts de marché visées sont, elles, bien distinctes.
Pour Giorgi Targamadze, directeur des programmes politiques chez Imedi, sa chaîne « occupe la première place sur le marché national de l’audience ». Plus traditionnelle, voire conservatrice, l’antenne de Patarkatsichvili séduit surtout le public des régions. « Conceptuellement, notre programmation sur la religion ou pour les enfants plaît davantage en dehors de Tbilissi », poursuit-il.

A contrario, par ses origines historique et la ligne éditoriale qui a fait sa réputation, Rustavi 2 remporte traditionnellement le marché de la capitale. « Les habitants de Tbilissi regardent Rustavi 2 depuis plus de 10 ans. Ils ont pris l’habitude de se référer à cette chaîne qui a représenté, pendant longtemps, la seule alternative aux canaux du pouvoir », relève Targamadze. « Rustavi 2 essaye de battre en brèche contre le conservatisme de la société géorgienne, mais ce serait à une télévision publique, et non pas privée, de remplir cette fonction ».

Quels actionnaires ?

Aujourd’hui, les deux géants du petit écran sont en situation de monopole sur le marché de la publicité. « De sorte qu’il ne reste rien ou que des miettes aux autres télévisions », reconnaît Targamadze, ajoutant aussitôt une ombre au tableau. « Les revenus publicitaires sont insuffisants, et l’équilibre financier se montre encore trop fragile. {…} Certaines études établies notamment par des ONG américaines pronostiquent qu’Imedi est en passe de se hisser à la première place du marché audiovisuel ». Des perspectives qui pourraient se confirmer si les projets financiers du propriétaire d’Imedi, Badri Patarkatsichvili, aboutissent rapidement.

En effet, fin 2005 à l’occasion d’un voyage d’affaires à Los Angeles et New York, Badri Patarkatsichvili aurait tenté de négocier un accord avec le groupe New Corps aux mains du titan médiatique Rupert Murdoch. Présent dans plus de 50 pays, le groupe New Corps, déjà actionnaire de Fox Broadcasting Company, New-York Post, The Sun, The Times, The Sunday Times, pourrait racheter des parts du holding Imedi. Il serait question que Patarkatsichvili cède 50% de ses actions.

A l’inverse, « aujourd’hui, la santé financière de Rustavi 2 est fragile, et les risques de banqueroute sont réels », relève Giorgi Targamadze. La chaîne se serait endettée à hauteur de 10 millions de laris (environ 5 millions d’euros) auprès de diverses banques et du gouvernement.

Eviter obstacles financiers et écueils éditoriaux

Journaliste et présentateur sur Rustavi 2, David Kikalichvili reconnaît sans détour les problèmes rencontrés par sa chaîne. « Rustavi 2 a soutenu pendant longtemps l’opposition qui est ensuite entrée au gouvernement. Jusqu’à la "révolution des roses", Jvania, Saakachvili et Rustavi 2 formaient un tout. Aujourd’hui, les difficultés tiennent à l’association faite par les Géorgiens entre la chaîne et le gouvernement. Mais pas seulement. Sur le plan financier, Rustavi 2 a souffert de l’effondrement du marché publicitaire bien que celui-ci continue à se développer », admet-il, rompant avec la langue de bois d’usage sur le sujet.

D’avis général, Khalvachi, le nouveau patron de Rustavi 2, aurait permis à la chaîne de rétablir son équilibre financier. Autre constat, cette fois-ci éditorial, la rédaction aurait vaguement changé de voie, vers plus d’objectivité, bien que Khalvachi ne bénéficie pas d’une réputation favorable en la matière.

Editorialiste politique pour le journal 24 Heures, Eka Kvesitadze bat en brèche les allégations qui pèsent sur le groupe Rustavi 2. Les rédactions de Rustavi 2 et 24 Heures, fers de lance du pouvoir ? Caricatural. « Rustavi 2 comme 24 Heures font des critiques constructives », jauge-t-elle. « Il est vrai aussi qu’aujourd’hui, ces deux médias ne sont plus si proches. A chacun sa propre ligne éditoriale ». Et de noter incidemment que le quotidien 24 Heures rencontrerait lui aussi des problèmes financiers conséquents.

Quoi qu’il en soit, Rustavi 2 peine à se détacher de l’image de média à l’objectivité désorientée par trop de proximité avec le pouvoir en place. « Rustavi 2 a couvert, mais surtout activement participé aux changements politiques qu’a connus la Géorgie en 2003. Tout le monde ici associe cette chaîne à "la révolution des roses". Rustavi 2 a été l’arme politique de Saakachvili et de Jvania pour faire pression sur Chevardnadze », martèle Giorgi Targamadze. « Aujourd’hui, il n’est ni bien vu, ni populaire de parler de ce qui se passe ».

Précieux talk-shows

Bien sûr, Imedi et Rustavi 2 pimentent leur grille de programmes de divertissement par des talk-shows politiques. Côté Imedi, la rédaction revendique pluralisme d’idées et diversité des intervenants. « Nos émissions peuvent aussi bien critiquer le Parlement, le chef d’Etat que le premier ministre », se targue Targamadze.

Sur Imedi, les amateurs de débats peuvent zapper entre « Reaktsia », programmé en prime time le vendredi soir et animé par la présentatrice vedette Inga Grigolia, et « Premiers », le mardi soir. Deux rendez-vous hebdomadaires qui font intervenir tant des députés que des artistes et écrivains. « Ces derniers étant souvent bien plus critiques que l’opposition elle-même », ponctue Targamadze.

Fait relativement récent, l’antenne de Rustavi 2 diffuse à nouveau des débats. Il a fallu attendre l'automne 2005 pour revoir les premiers talk-shows sur la chaîne depuis la "révolution des roses".
Disparu de la grille des programmes de la chaîne début 2004, le très populaire talk-show politique « Night Courier » a fait sa réapparition en septembre 2005 sous le nom de « Open Dilemma », diffusé le jeudi soir vers 21h et animé par Eka Khoperia.

« N’est-ce pas le signe, au final, que l’on ne peut pas tout contrôler en Géorgie et que personne ne peut empêcher le débat politique ? », s’interroge Kikalichvili, le journaliste et présentateur de Rustavi 2. Sa chaîne pourrait ainsi redonner du clinquant à sa réputation sulfureuse. Reste une inconnue de taille. Quelle indépendance les médias audiovisuels peuvent-ils encore escompter en Géorgie ?

Faire et défaire les opinions

Si Rustavi 2 se défend d’une réputation progouvernementale, et bien que le débat soit par essence subjectif, les faits, eux, ne trompent pas. Depuis la "révolution des roses", Irma Nadirachvili, ex-journaliste au service justice et crimes de Rustavi 2, et Guram Donadze, ex-présentateur vedette de la chaîne, ont quitté l’antenne pour collaborer avec l’exécutif géorgien. N’y aurait-il qu’un pas entre journalisme et communication ?

Une question à laquelle les journalistes de la presse écrite géorgienne s’empressent de répondre par l’affirmative. « La télévision est sous contrôle. Il n’y a plus que la presse écrite et sur Internet à être indépendante ici car elle n’intéresse pas les politiciens – l’audimat se fait sur les chaînes de télévision », entend-on dans les rédactions des principaux quotidiens et hebdomadaires de Tbilissi, de Rezonanci à Kvilis Palitra.

Plus critique, le regard de la presse écrite s’arrête régulièrement sur la question des pressions exercées par les autorités sur les télévisions privées à large audience. Dans un article daté du 28 février 2005, le quotidien Rezonanci a ainsi ouvertement accusé le gouvernement en place depuis la chute d’Edouard Chevardnadze d’avoir accru son contrôle sur les chaînes privées. Evoquant la couverture médiatique effectuée en août 2004, par les télévisions géorgiennes, sur l’actualité alors tendue autour du conflit sud-ossète, Rezonanci note que des séquences sur les funérailles de soldats géorgiens ont été « censurées par le gouvernement qui a brandi le prétexte de préserver les intérêts nationaux ».

Bien plus tôt, dans une analyse publiée le 29 juillet 2004 par la Jamestown Foundation, Zaal Anjaparidze se prêtait déjà à un constat tout aussi accablant. « Aujourd'hui, n'importe quel média refusant de se prosterner devant le gouvernement doit faire face à des problèmes croissants », pouvait-on y lire.

Liberté d’expression : deux poids, deux mesures

« Le gouvernement ne porte aucune attention à contrôler Internet aujourd’hui, car il représente un média encore restreint et spécialisé », a expliqué Ana Dolidze, présidente de l’ONG Georgian Young Lawyers' Association (GYLA), à la conférence sur les médias du Sud-Caucase organisé le 18 novembre 2005 par l’OSCE à Tbilissi. « L’utilisation de newsletters et de forums permet de diffuser des opinions qui ne peuvent pas l’être dans les médias à forte audience, comme la télévision ».

Le média Internet ouvre des perspectives nouvelles. Seules ombres au tableau : l’accès au web demeure restreint et cher, et les acteurs de la société civile géorgienne, médias comme ONG, n’ont pas encore totalement conscience du potentiel d’Internet.

Pour Ana Dolidze, « le gouvernement géorgien ayant un budget dédié à la communication sur Internet, il faudrait rendre obligatoire la publication en version imprimée et en ligne des décisions gouvernementales. L’objectif ne serait pas seulement d’augmenter la transparence du gouvernement, mais aussi de légitimer davantage Internet comme un support de diffusion et de communication. On pourrait alors commencer à pérenniser des habitudes de démocratie en matière de diffusion et d’accès à l’information ». Un chantier ambitieux, mais incontournable pour la fragile démocratie géorgienne.


Célia CHAUFFOUR

CAUCAZ.COM Article paru dans l'édition du 18/01/2006

13.1.06

CHINE : Internet : Baidu, le moteur chinois qui défie les géants américains

The Guardian (traduit par Courrier International)

Accusé de favoriser le piratage et de faire le jeu du pouvoir en Chine, le fondateur de Baidu n’en a cure. L’important, pour lui, est de dominer un marché qui connaît une forte croissance et de tenir à distance Bill Gates.

Robin Li est celui qui a battu Google dans la course à la domination du marché à la croissance la plus rapide du monde, celui d’Internet. Il y est parvenu en élaborant un moteur de recherche au caractère distinctement chinois. Baidu.com se caractérise notamment par son laxisme à l’égard du piratage, mais aussi par sa maîtrise des outils de censure. Il est au diapason d’un pays où se mêlent économie ultracapitaliste et politique communiste autoritaire.
Pour ses nombreux admirateurs nationaux, ce beau gosse multimillionnaire est un entrepreneur Internet modèle, qui a réussi à battre à plate couture certaines des multinationales les plus puissantes du monde. Mais ses détracteurs, notamment dans l’industrie du divertissement mondial, l’accusent d’être le capitaine d’une armada de pirates de musique en ligne. Le fondateur de Baidu affirme qu’il n’a pas plus de temps à consacrer aux louanges qu’aux critiques. Il a bien trop à faire pour rester en tête des rapides changements de l’Internet chinois et pour bâtir un empire qui pourrait bien un jour, d’après ses prédictions, représenter un défi pour Microsoft.

90 millions de visiteurs pour 100 millions d’internautes

Cela peut sembler ambitieux pour une entreprise peu connue hors de Chine, mais Robin Li a déjà accompli beaucoup de chemin en très peu de temps. Depuis qu’il est entré dans le secteur, il y a quatre ans, Baidu a rapidement dépassé Google et Yahoo! pour devenir le principal moteur de recherche chinois. C’est sans conteste le site de navigation le plus populaire de Chine : son annuaire de 1 milliard de pages est utilisé par 90 millions de personnes chaque jour pour une population comptant 100 millions d’internautes.
Selon lui, il existe des différences culturelles majeures qui font qu’il est difficile à une entreprise étrangère, y compris la plus riche, de se frayer un chemin en Chine. Les trois principaux portails du pays sont tous chinois, bien que Yahoo! essaie depuis sept ans de s’y établir. Les grandes entreprises de jeux en ligne, Shanda et Netease, sont elles aussi chinoises. “Le marché d’Internet a connu une croissance importante en très peu de temps. Les informations des utilisateurs doivent changer très rapidement. Nous étions à la fois locaux et focalisés sur le sujet, ce qui nous a permis de nous adapter rapidement aux changements. Nous comprenons mieux la langue et la culture chinoises”, explique-t-il. Lorsqu’on lui demande d’illustrer les différences qu’il évoque, Li explique que le moteur de recherche de son entreprise peut faire la différence entre les noms chinois à deux ou trois caractères, ce qui lui permet de donner des résultats plus précis que ses rivaux. Il a également créé des forums liés aux recherches les plus fréquentes. Les internautes tapant le nom d’une vedette de la chanson peuvent aussi bien partager leurs opinions à son sujet que trouver des sites qui s’y rapportent. Ses détracteurs objectent qu’il ne s’agit que de modifications mineures apportées à un modèle de conception et d’entreprise largement copié sur Google. La raison du succès de Baidu, selon eux, est qu’il collabore avec les autorités communistes à la censure des informations politiques sensibles et qu’il montre moins d’empressement lorsqu’il s’agit de bloquer l’accès à des sites proposant de télécharger des films et de la musique piratés. Cherchez le nom de l’auteur dissident Liu Xiaobo ou des références au massacre de Tian’anmen sur Baidu, aucune information n’apparaît. Cherchez en revanche des renseignements sur Radiohead ou Britney Spears, et Baidu vous propose un canal MP3 spécifique qui vous aiguille vers des téléchargements illicites de toutes les chansons jamais produites par ces artistes. La maison de disques EMI a d’ailleurs remporté un procès contre Baidu au sujet de ce service MP3, qui compte pour 20 % de la fréquentation de Baidu. Robin Li affirme que son entreprise fera appel de la décision. “Il faut comprendre que nous sommes un moteur de recherche. Nous n’abritons aucun contenu. Nous nous contentons de diriger les gens vers des renseignements accessibles à tous. Nous ne violons donc aucun droit d’auteur”, se justifie-t-il.
Il affirme que Baidu bloque les sites notoires pour leur contenu piraté, mais il refuse de satisfaire aux exigences des maisons de disques, qui veulent que même les références aux artistes soient retirées de l’annuaire. “Nous listons 1 milliard de pages, nous ne pouvons visiter chacune d’entre elles pour voir si elle est piratée”, poursuit-il. Il semble pourtant plus simple pour Baidu, tout comme pour ses rivaux Google et Yahoo!, de bloquer les références à des informations politiques sensibles. “En tant que société opérant localement, nous devons nous soumettre à la loi chinoise. Si la loi décide qu’une information est illégale, nous devons la retirer de notre index”, explique Li. De ce point de vue, Baidu est un miroir fidèle de la Chine moderne. Le piratage passif des activités de loisirs est encouragé, tandis que les informations sensibles et la critique sont lourdement entravées. Mais, pour Li, c’est tout autant une question de démographie que de politique. “L’une des grandes différences avec l’Occident, c’est que la majorité des utilisateurs chinois sont bien plus jeunes qu’aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne. En ne prenant en compte que les moins de 30 ans, nous avons la plus grande population d’internautes du monde entier. Lorsqu’un adolescent se connecte, il est plus susceptible de jouer à un jeu quelconque que d’aller chercher des informations”, assure-t-il.

Des résultats en dents de scie, mais prometteurs

Robin Li est en position de force, mais le parcours de son entreprise n’a pas été sans heurts. “Internet est un secteur encore jeune. Il y a des risques, il est donc normal que certains perdent de l’argent”, affirme-t-il pour expliquer ses résultats en dents de scie. “La population d’internautes ne fait que croître. Je suis persuadé que ce sera un marché énorme.” Il estime que Baidu ne fait que commencer à trouver son rythme. “Nous n’en sommes qu’au début de la partie. Nous voulons investir de façon agressive, afin de nous assurer la place de joueur dominant dans le secteur le plus profitable d’Internet en Chine. Lorsqu’on prend en compte le fait que nous sommes en compétition avec certaines des entreprises technologiques les plus puissantes du monde, ce n’est pas une tâche facile.” Le nombre d’entreprises utilisant Internet pour vendre et faire de la publicité est encore réduit en Chine. Selon une estimation, l’intégralité du marché des moteurs de recherche chinois pesait 151 millions de dollars [126 millions d’euros] en 2004, contre plus de 4 milliards de dollars aux Etats-Unis. La compétition s’échauffe cependant. En 2005, Yahoo! a investi 1 milliard de dollars pour acquérir 40 % du capital du site chinois de commerce en ligne Alibaba, et Microsoft a lancé un portail par le biais d’un joint-venture avec Shanghai Alliance Investment, une société d’investissement détenue par l’Etat. Google a aussi commencé à recruter des cadres dirigeants pour diriger ses filiales chinoises. Interrogé sur les rumeurs selon lesquelles Google lui aurait proposé d’acheter Baidu, Li fait une pause avant de répondre : “Je ne peux faire aucun commentaire pour l’instant.”
Il ne fait pas l’ombre d’un doute qu’il s’enrichirait considérablement en vendant son entreprise. Mais il semble avoir de plus vastes ambitions. Lorsqu’on mentionne les derniers commentaires de Bill Gates sur l’influence grandissante de Google, Li assène que le président de Microsoft ferait bien de se méfier du défi venu de Chine. “Si Google le préoccupe, il finira sans doute par être encore plus préoccupé par Baidu, lance-t-il. Lorsque le marché chinois arrêtera de croître plus rapidement que tous les autres marchés du monde, nous regarderons vers l’extérieur. Si nous restons concentrés ici pour le moment, c’est simplement parce que c’est le marché à la croissance la plus rapide auquel nous ayons accès”, conclut-il.

Jonathan Watts
Publié en France en janvier 2006

9.1.06

UKRAINE : Kiev tient tête au diktat de Gazprom

Novyé Izvestia (traduit par Courrier International)

Kiev tient tête au diktat de Gazprom Le 1er janvier, la compagnie gazière russe a suspendu ses livraisons de gaz à l’Ukraine. Kiev refuse en effet l’augmentation draconienne du prix de l’or bleu imposée par Moscou. Un bras de fer a commencé entre les deux pays.

Le 27 décembre, le conflit au sujet de l’approvisionnement de l’Ukraine en gaz russe a atteint un stade critique. Le vice-Premier ministre et ministre de la Défense russe, Sergueï Ivanov, a fait des déclarations qui ont été interprétées dans les deux pays comme une intention de Moscou de récupérer la Crimée [République autonome au sein de l’Ukraine]. Même s’il n’a pas explicitement formulé de revendications territoriales, ses paroles étaient claires. Si les Ukrainiens ont l’intention de réviser les accords sur la Flotte russe de la mer Noire, a-t-il averti, ils vont devoir se rappeler que ceux-ci sont étroitement liés à d’autres, qui concernent l’intangibilité des frontières. Les Ukrainiens et les Russes, habitués depuis l’époque soviétique à lire entre les lignes, ont pris cela au sens littéral : la guerre est pour bientôt. Ce sont d’ailleurs les experts qui ont aussitôt évoqué la forte probabilité d’une grande bataille entre les deux peuples frères et difficilement séparables. Car, quelques jours auparavant, Vladimir Litvine, le président de la Rada [l’Assemblée ukrainienne], avait dit que, si l’Ukraine révisait l’accord sur la Flotte de la mer Noire, cela allait se transformer en bataille de Sébastopol.
Sachant que le budget de Sébastopol doit 60 % de ses recettes à la Russie, qui verse cet argent en contrepartie de la présence de ses navires et que Sébastopol est en majorité peuplé de russophones qui ne cachent pas leurs sentiments prorusses, ces déclarations ne peuvent être ressenties autrement que comme une provocation. On veut espérer qu’une telle provocation n’a pas été préméditée, mais il en est résulté un énorme scandale, qui, en outre, a de forts relents de gaz.
Pour comprendre ce qui se passe vraiment, il faut d’abord savoir qui est impliqué dans l’histoire. Le différend gazier est apparu lorsque Gazprom a informé ses partenaires qu’il désirait traiter avec tous les pays aux conditions du marché. C’est le chef de l’Etat russe qui a donné cet ordre au consortium public, et Gazprom a embrayé pleins gaz. Les premières “victimes” ont été les pays “hostiles”, tels que l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie. La facture a ensuite été présentée aux proches partenaires de la Russie que sont l’Arménie et la Biélorussie.
Cette dernière s’est retrouvée très privilégiée, avec un tarif de 46 dollars pour 1 000 m3, mais ce traitement de faveur ne doit rien à l’union Russie-Biélorussie. Il résulte d’une tractation entre le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, et le Kremlin. Les Biélorusses éliront leur prochain président le 19 mars prochain, et des mesures impopulaires auraient réduit à néant les chances du “batka” [petit père] de remporter un nouveau mandat. Loukachenko a donc pratiquement offert 50 % de Bielgaz [la compagnie de gaz biélorusse] à Gazprom et n’a pas demandé 1 kopek pour le transit de l’“or bleu” russe à travers le territoire biélorusse.
Il a fait ce que le président ukrainien, Victor Iouchtchenko, refuse justement de faire. Celui-ci va lui aussi devoir bientôt affronter un scrutin [législatif] et a besoin de la sympathie des électeurs. La majorité de la prochaine Rada décidera de tout – composition du gouvernement et étendue du pouvoir présidentiel – car, à partir du 1er janvier, l’Ukraine troque son système présidentiel contre un système mi-présidentiel, mi-parlementaire.
Moscou voudrait bien savoir qui cette réforme amènera sur le devant de la scène, et Gazprom, qui se prend parfois pour l’Etat, encore plus. Celui que Gazprom voudrait à la tête de l’Ukraine, ce serait un dirigeant qui, à l’instar d’Alexandre Loukachenko, accepterait de partager son réseau de transport de gaz avec la Russie. Lors du dernier sommet UE-Russie, Vladimir Poutine a de fait renoncé à ses prétentions politiques sur les pays de l’ex-URSS, mais les gazoducs prennent assez efficacement la relève.
Gazprom a fait savoir aux autorités ukrainiennes qu’à partir de 2006, le gaz leur serait facturé plus de 200 dollars les 1 000 m3 contre 50 actuellement. Si le prix ne leur convenait pas, l’approvisionnement serait réduit. Kiev s’est rebiffé et a avancé un flot d’arguments. Iouri Ekhanourov, le Premier ministre, a menacé de prélever, en guise de paiement pour le transit, 15 % du gaz qui traverse l’Ukraine en direction de l’Europe de l’Ouest. Il a également demandé l’aide des pays de l’UE et des Etats-Unis. Il a enfin annoncé qu’il porterait le différend devant la justice internationale. Victor Iouchtchenko a pour sa part demandé à son Conseil de sécurité de calculer combien versait la Russie pour le maintien de sa flotte en Crimée et d’évaluer les avantages et inconvénients de l’accord sur les stations radar de Sébastopol et de Moukatchevo (dans l’ouest du pays), qui renseignent les militaires russes sur ce qui se passe dans le ciel aux frontières de la Russie. Moscou a considéré cela comme un chantage et a accablé Kiev d’accusations et de menaces. L’Ukraine n’a pas été en reste et, au final, dans un pays qui s’est toujours montré loyal à l’égard de la Russie, et qui, il y a un an, appréciait davantage Poutine que ses propres hommes politiques, on a vu refleurir la légende du méchant Moskal [terme inamical pour désigner le Russe].
Qu’on le veuille ou non, nous avons à nouveau (et, une fois de plus, à la veille d’une élection) coupé l’Ukraine en deux, avec une partie favorable à la Russie et une qui s’y oppose. Côté électeurs, ceux qui soutiennent la Russie sont pour le Parti des régions, dirigé par Victor Ianoukovitch [adversaire de Iouchtchenko lors de la présidentielle de décembre 2004]. Il y a aussi la coalition conduite par [l’ex-Premier ministre] Ioulia Timochenko, “réhabilitée” ces jours-ci par la justice russe, qui a classé son dossier [accusée de corruption, elle était menacée d’arrestation si elle se rendait en Russie]. Cela a fait dire aux adversaires de la “princesse orange” qu’elle avait reçu le soutien du Kremlin en vue de sa conquête du pouvoir. Pourtant, ceux qui la connaissent bien affirment que, si elle joue le jeu de quelqu’un, ce n’est que dans son propre intérêt. Difficile, donc, de prédire la future carte politique de l’Ukraine.
Pour l’instant, l’Ukraine attend la réaction officielle de la Russie à la déclaration du ministre Ivanov. Boris Bespaly, représentant du gouvernement ukrainien à la Rada, estime “absolument inacceptable que le ministre de la Défense russe mette en cause la garantie d’intégrité territoriale qui a été donnée à l’Ukraine en échange de son statut de puissance dénucléarisée”.

Svetlana Gamova Novyé Izvestia (traduit par Courrier International)
Publié en France en janvier 06

4.1.06

RUSSIE - Recherche “petit papa” friqué

Publié en France en janvier 2005

Dobry Forum, repris par Courrier International


Sur le forum de discussion d’une télé régionale*, un jeune Russe brosse des filles de son âge un portrait cruel et désabusé. Et suscite de nombreuses réactions

Le comportement de la jeune fille russe d’aujourd’hui est un mélange d’attitudes incompatibles. Elle est à la fois romantique et pragmatique, naïve et calculatrice, prude et débauchée. Les hommes ne savent pas quoi aimer en elle.
L’agressivité sexuelle croissante des descendantes des “jeunes filles de Tourgueniev” [modèle littéraire de la seconde moitié du xixe siècle] les rend plus accessibles mais moins désirables. La concurrence sur le marché féminin fait que la jeune fille est condamnée à se battre pour jouer éternellement un rôle d’objet sexuel. Ses vêtements lui servent à mettre en valeur ses zones érogènes. Plus elle vieillit, plus elle lutte avec l’énergie du désespoir afin de concrétiser ses ambitions. A 23 ans, elle commence déjà à songer qu’elle a raté sa vie, elle se démène, chasse le stress en buvant, jauge et évalue avec ses copines chaque attention qu’on lui porte, chaque coup d’œil d’un homme qui se retourne sur elle. Peu à peu, elle devient cynique, prévisible. La vie de la jeune femme russe d’aujourd’hui n’a aucun fondement philosophique. Le marché la désarçonne, avec ses tentations.
Elle vit au-dessus de ses moyens. Elle aspire à s’élever, à suivre la classe moyenne ; elle se hisse sur la pointe des pieds. Si elle vit seule, elle doit payer son loyer, son forfait de portable, si possible avoir une voiture et soigner son apparence. Elle préfère se passer de manger plutôt que “s’enduire la face” de crèmes bon marché. Si elle ne parvient pas à se marier, elle commence à chercher qui va l’entretenir et comment. L’idée d’avoir un protecteur s’insinue en elle. Elle demande de plus en plus d’argent aux hommes, dès le début de leur relation, et entre en rage si on le lui refuse. Elle commence à considérer tous les hommes comme des radins. Ses prétentions financières sont l’équivalent de celles d’une prostituée de luxe, mais ses relations fortuites ne lui assurent pas d’éducation sexuelle, le nombre croissant d’hommes dans sa vie n’augmente pas ses capacités érotiques, mais elle continue malgré tout, obstinément, à se trouver irrésistible.
Il va de soi qu’elle se croit plus belle qu’elle n’est et se montre très exigeante. Elle a un pied dans la culture russe classique, ou plutôt ce qu’il en reste, et l’autre pied en discothèque. La passion des plaisirs, le triomphe de la sous-culture jeune transforment le caractère de la fille des boîtes de nuit. Elle perd la tête.
Dans les discussions sur l’oreiller, elle est d’une sincérité à pleurer. Ses aveux témoignent une fois de plus de la criminalisation du pays. Elle a presque toujours eu à subir un chantage grossier, elle explique que ses chefs lui proposent sans cesse de coucher avec eux. Cela la place dans une situation délicate, non pas parce qu’elle refuse, mais parce que, après avoir cédé, elle risque de perdre son travail : c’est désormais une employée usagée. Ses récits laissent une impression ambiguë. D’un côté, on comprend à quel point il est pénible d’être une jeune fille dans la Russie actuelle ; mieux vaut vraiment ne pas naître fille. D’un autre côté, elle n’a aucun repère qui l’aide à comprendre sa situation.
En Russie, l’hédonisme ne devrait se pratiquer que dans des conditions sociales totalement sûres, et encore… C’est de toute façon une philosophie détestable. L’image de toute jeune femme russe est indissociable de la question : “Et toi, tu as essayé ?” Dès que l’homosexualité a eu droit de cité, il a fallu y goûter. Autant d’expériences qui se terminent au matin avec de vagues remords.

Pour dix femmes, il n’y a qu’un homme valable

Les jeunes femmes russes aiment les hommes mûrs, les “petits papas”. Plus un pays est riche, moins il produit de “mariages inégaux” [Le Mariage inégal est le titre d’un tableau de V. Poukirev (1862), où un vieil homme épouse une toute jeune fille]. En Occident, même riche et avec une bonne situation, un homme mûr aura du mal à entrer en contact avec une jeune fille. Pour une jeune fille russe, sortir avec un jeune homme de son âge est presque synonyme d’immaturité. Les hommes russes répondent à cela par une “lolitisation” de leurs désirs. Ils en ont tout à fait le droit. Mais c’est justement le signe d’une dévaluation de la femme. Une jeune fille à peine majeure a bien meilleure allure qu’une hédoniste trentenaire à la poitrine tombante. Une jeunette à qui l’on refuse de vendre des cigarettes [parce qu’elle n’a pas l’âge légal] a le mérite de n’être encore qu’une débutante ; elle n’a pas l’expérience de la roublardise. Les hommes réagissent à la liberté de conscience des jeunes filles en concluant à l’hypocrisie et à l’infidélité des femmes en général.
La génération actuelle fait face à des problèmes douloureux. Il n’y a pas assez d’hommes aptes à assurer une vie correcte aux femmes. Difficile d’estimer la fortune réelle des hommes et des femmes en Russie, mais il est probable que, pour dix femmes, il n’y ait qu’un homme valable, un seul. Les autres sont soit pauvres, soit alcooliques et drogués, soit affligés de problèmes sexuels, soit tout cela à la fois.
Un nouveau genre de femme a fait son apparition, une femme facile à acheter à condition d’y mettre le prix, mais dévalorisée sur le plan humain. Faute de bases morales, elle mélange tout, elle est déstabilisée. Elle se vend cher, mais s’achète bon marché. Elle rêve toujours d’amour éternel, mais, dans ses attentes, elle est accessible et interchangeable. Elle mesure tout à l’aune de ses intérêts. Enfin, elle tombe amoureuse et même, semble-t-il, elle aime pour de bon. Mais elle se découvre soudain incapable de changer ce qui est devenu une seconde nature : elle ne peut oublier son côté intéressé. Tant que ça l’intéresse, elle aime. Mais elle n’est déjà plus intéressante…
Il ne faut pas hurler, en lisant ce que je viens de dire, que ce sont là les paroles d’un pauvre type ! Je pourrais tout aussi bien bomber le torse, mais la réalité est tout autre. Nous avons dû batailler pour avoir ce que nous avons, nos parents ne nous ont pas déposé les clés d’un appartement sous le sapin de Noël, nous avons tout gagné nous-mêmes, nous avons surmonté les limites de l’inhumanité, de la bêtise et des yeux bouffis. Et pour obtenir quoi ? Que l’être que l’on pensait proche, cher et fiable, se révèle finalement une poupée sans cervelle qui a un désir exacerbé de prendre. Tiens ! Mais pourquoi ai-je de plus en plus envie de rester au travail ? Gagner de l’argent devient plus intéressant que le dépenser à deux. Et l’on se retrouve à espérer croiser un jour un regard, un sourire, et entendre des paroles qui seront plus importantes qu’un tee-shirt moulant à 150 dollars et des jambes interminables censées représenter quelque chose d’inaccessible – mais qui ne montrent en réalité que l’évolution de la longueur des jupes et les progrès des lampes à bronzer.

* Dobroe TV est la chaîne d’informations locales de Vladimir, ville de 350 000 habitants située à une centaine de kilomètres à l’est de Moscou.

Mithrandir Dobry Forum, repris par Courrier International
Publié en France en janvier 2005

1.1.06

RUSSIE : Kommunalka : l’enfer, c’est les autres…

Regard sur l'Est

Des centaines de milliers de Russes vivent, aujourd’hui encore, dans des appartements communautaires. Ce reliquat de l’époque soviétique résiste, à travers les décennies, aux politiques mises en œuvre pour l’éradiquer.

Youri Vladimirovitch Kachine habite depuis 66 ans l’une des pièces d’un appartement communautaire de Saint-Pétersbourg. Aveugle, il a tendu des fils entre les murs pour s’orienter dans ses 30m_. Et pour se protéger des fuites d’eau au plafond, une toile en plastique est accrochée. Depuis deux ans, Youri Vladimirovitch a des voisins peu recommandables. Les bagarres, les saouleries, le bruit sont permanents. Son argent a commencé à disparaître. Puis ses peintures, ses livres, ses vêtements. Le temps qu’il aille aux toilettes… Et même en sa présence, ses voleurs de voisins ne se gênent plus. Il a bien sûr porté plainte à la police : «38 affaires sont en cours – votre tour viendra», lui a-t-on répondu…»(1)

«Nous habitons avec mon mari l’une des trois pièces d’un appartement communautaire. Notre voisine vit seule. La troisième pièce est vide. Je ne vais pas vous raconter comment s’est passée cette première année de cohabitation … Maintenant, le conflit nécessite une solution urgente, car nous n’avons pas les moyens de déménager. Notre voisine ferme la porte d’entrée avec le verrou intérieur pour nous empêcher de pénétrer dans l’appartement ; elle jette régulièrement ses détritus dans notre partie du couloir ; elle cache le papier hygiénique et le liquide vaisselle, nous accusant de vol. Il est très difficile de vivre avec un tel stress… Mon mari vient de rentrer de l’hôpital après une opération difficile, et il a dû s’interposer pour me protéger de ses coups de poing hier soir...»(2)

Un mal temporaire

L’enfer de la vie en appartement communautaire (kommunalka) perdure depuis bientôt 90 ans en Russie. Il concerne des milliers de Russes, contraints de vivre ensemble sans qu’aucun lien familial ou social ne les lie.

Les kommunalki sont apparues en 1917, alors que la crise du logement, liée à l’explosion démographique urbaine, nécessitait une solution urgente. En effet, l’idéal bolchevique d’une organisation sociale dans les Maisons communes (inspirées du concept de Phalanstère) s’avéra vite irréalisable, en raison notamment de son coût. Le pouvoir soviétique décida donc, dès mars 1918, de réquisitionner tous les hôtels particuliers et les appartements de «bourgeois». On eut tôt fait de les réaménager et d’y installer, provisoirement, des familles ouvrières, logées aux côtés des propriétaires. Ces derniers furent définitivement privés de leurs droits en 1929. Dès lors, c’est l’Etat seul qui géra le patrimoine immobilier national.

Dans les années 1930, les couches supérieures de la société soviétique commencèrent à s’embourgeoiser et à aspirer à un mode de vie plus confortable. Si, dix ans auparavant, toute manifestation de la vie «privée» était contre-révolutionnaire, celle-ci fut alors encouragée. C’est à cette époque qu’on lança des programmes de construction d’immeubles de «style stalinien». La kommunalka restait encore l’habitat de la majorité de la population, avec son mode de vie, ses conflits, sa saleté, ses parties communes dégradées… Ce qui n’était pas un projet idéologique mais un mal temporaire s’ancra donc dans le temps et dans la société soviétique.

La course aux logements

Après la Grande Guerre Patriotique, une politique nationale de logements fut mise en œuvre. «A chaque famille – son appartement !» devint le slogan officiel. On construisit alors des immeubles sobres et fonctionnels, aux plafonds bas et aux pièces plus petites. Ainsi, dans les années 1960, plus de la moitié des appartements des grandes villes étaient habités par une seule famille. Leningrad était alors surnommée la «ville des kommunalki» («gorod kommunalok») : elle comprenait (c’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui) le plus grand nombre d’appartements communautaires de toute l’URSS. Ensuite venait Moscou. Les villes de province, elles, restaient relativement épargnées par ce phénomène.

Malgré ces efforts, le manque de logements contribua au maintien des kommunalki. Pour désengorger les listes d’attente d’accession aux appartements particuliers, certains individus en étaient d’emblée exclus : célibataires, retraités et jeunes mariés. A partir des années 1970, les couches sociales idéologiquement favorisées se virent attribuer plus rapidement un appartement. On assista ainsi à une homogénéisation de la composition sociale des kommunalki : une étude réalisée en 1988-1989 à Leningrad montre que ce sont alors, en majorité, des personnes âgées ou pauvres qui y vivent.

Un problème insoluble ?

A partir de 1991, les appartements ont pu être privatisés ; dans les kommunalki, il fallait que tous les voisins soient d’accord. A partir de 1996, la privatisation d’une seule pièce à la fois a été autorisée. Des agences immobilières s’occupaient de reloger les anciens occupants, avant de vendre l’appartement à un particulier. Le nombre d’appartements communautaires a ainsi diminué de moitié en moins de dix ans. Restent aujourd’hui les immeubles les plus délabrés et les moins bien placés, peu propices à attirer de potentiels acquéreurs.

En 2002, on compte à Moscou 100.000 kommunalki, dans lesquelles vivent 452.000 personnes (5,3 % de la population de la ville). A Saint-Pétersbourg, en 2005, 70 % des appartements du centre ville sont communautaires et abritent 536.000 personnes (11,4 % de la population).

La nouvelle législation de 2005 fixe un terme à la privatisation des logements appartenant à l’Etat. Cette réforme devrait, théoriquement, faire disparaître les kommunalki. Défi d’autant plus urgent à relever que la question n’est pas seulement celle de la salubrité mais constitue également, et peut-être surtout, un problème d’ordre social : les occupants des appartements communautaires sont aujourd’hui en majorité des personnes âgées, des invalides, des alcooliques... Depuis quelques mois, un universitaire de Iaroslavl organise des excursions de deux jours sur le thème «Notre pays, cet inconnu» : des octogénaires des kommunalki de la ville accueillent les touristes russes et étrangers, auxquels ils racontent leur histoire, leur vie ; ils les invitent à faire la queue pour aller aux toilettes ou se laver les mains, et à prendre part aux querelles de cuisine... Un moyen original de faire prendre conscience de la permanence d’un phénomène aujourd’hui quelque peu oublié…

(1) Extrait d’un reportage du magazine Neva, n° 8, 2005. (2) Extrait du forum juridique de Mtre Strudenetsky, 6 juin 2005, http://forum.advocat-ac.ru/viewtopic/t/13900/


Le 01/01/2006

Regard sur l'Est
Par Géraldine PAVLOV