28.12.06

MONGOLIE : Les Mongols rêvent d'ailleurs

Le Monde
Article paru dans l'édition du 15.12.06

Ils sont des milliers à avoir fait le trajet, à cheval, ou entassés dans des voitures qui ont envahi l'immense plaine, roulant sur toute la largeur de la route en plusieurs files, mais aussi sur les bas-côtés. La foule se répand entre les yourtes où sont vendus boissons et khuushuur (fameux beignets de viande de mouton). De riches éleveurs exhibent la coûteuse ceinture en argent qui ferme leur grand manteau traditionnel en soie. Les jeunes cavaliers foncent à bride abattue dans toutes les directions.

Oulan-Bator n'est qu'à 30 kilomètres et la course équestre disputée aujourd'hui dans la steppe par des chevaux de 3 ans, est à ne manquer sous aucun prétexte : elle est de bon augure. "J'ai pu toucher un cheval de la course et porter sa sueur à ma tempe. Cela porte bonheur, c'est ce que tout le monde essaie de faire !", se félicite Manda, une femme d'affaires de 45 ans, en émergeant de l'incroyable mêlée qui suit l'arrivée des concurrents : des enfants de 7 ans ! Manda dirige, avec un partenaire coréen, une société mixte qui importe des voitures d'occasion de Corée : acheminés par bateau en Chine, les véhicules parviennent en Mongolie par le train. Face à la concurrence, qui s'intensifie, Manda veut se lancer dans la construction. "Des sociétés coréennes, japonaises et russes sont de plus en plus actives ; il y a beaucoup de projets immobiliers, c'est le moment !", dit-elle.

Avec ses bâtiments décrépits de l'ère soviétique, Oulan-Bator fait certes pâle figure face aux capitales d'Asie du Nord ou du Sud-Est. Mais tout s'y accélère : la circulation automobile et les embouteillages, la croissance économique et le chômage ; le ballet des gouvernements et celui des manifestants devant le Parlement, les visites d'investisseurs et de dignitaires étrangers ; l'afflux de nomades aux portes de la ville et les virées de touristes étrangers au fin fond des steppes.

Après seize ans d'ouverture, de démocratisation et de libéralisme, la Mongolie extérieure cherche sa place sur la grande marelle des économies mondiales. Banni jusqu'en 1990, le culte bon enfant de Gengis Khan fait flotter un parfum de reconquête sur ce "milieu des empires" longtemps ballotté entre Russes et Chinois. Cette année, les fêtes traditionnelles étaient placées sous le signe d'un anniversaire hautement symbolique : les 800 ans de la fondation de la Nation mongole par Gengis Khan, en 1206.

L'aéroport international d'Oulan-Bator porte désormais le nom du célèbre conquérant et, depuis juillet, sa statue géante domine la place Sukhbaatar. De la vodka aux boissons énergétiques, on ne compte plus les tentatives d'exploiter le "fils du Loup bleu" à des fins commerciales. Sur ce micromarché de 2,5 millions d'habitants - dont 40 % de nomades - "Gengis Khan" est ainsi devenu sans conteste la marque régnante. D'autant plus aisément que les multinationales, toutes à la conquête de la Chine voisine, l'ont épargné : il n'y a ni McDo ni Starbucks dans la capitale - seule ville digne de ce nom dans un pays grand comme trois fois la France.

De la mondialisation, la Mongolie connaît mieux les ONG que les gestionnaires de fonds : c'est l'un des premiers récipiendaires d'aide au développement par tête d'habitant - 35 % de sa population vit en dessous du seuil de pauvreté. Mais l'ancien satellite de l'URSS a découvert qu'il a une carte à jouer grâce à des réserves minérales et énergétiques abondantes : le gisement d'Oyu Tolgoi, que prospecte l'investisseur canadien Ivanohe Mines dans le désert de Gobi, s'est révélé être l'une des premières réserves de cuivre du globe. Son exploitation pourrait doper le produit national brut mongol de près de 30 % les premières années. Outre les métaux, le sous-sol mongol est également riche en charbon et en uranium.

En cette année de fierté retrouvée, la petite nation a donc cru pouvoir adopter une série de lois, plutôt pénalisantes, sur la fiscalité et l'exploitation des ressources minérales. Elles prévoient une lourde taxation des exportations de métaux au-delà d'un certain cours, un doublement des royalties, et la possibilité pour l'Etat d'entrer en participation dans l'exploitation des gisements jugés stratégiques, même quand leur exploration est financée par le privé. Ces textes ont refroidi l'ardeur des sociétés de prospection.

"Nous avons désormais une place sur la carte minière du monde. Auparavant, on ne savait même pas que nous avions autant de ressources ! Mais la présence des étrangers et la perspective qu'ouvrent ces richesses ont réveillé les ambitions des Mongols et aiguillonné le sentiment patriotique. Tout cela a conduit à un certain populisme !", estime Tsakhiagiyn Elbergdorj, ancien premier ministre et chef du Parti démocrate, aujourd'hui dans l'opposition. Il est vrai que les ex-communistes du Parti populaire révolutionnaire mongol (PPRM), qui ont succédé au gouvernement de coalition de M. Elbergdorj au début de janvier - après avoir dominé la vie politique de 2000 à 2004 -, ont toutes les raisons d'être démagogues tant leur administration est perçue comme corrompue : la trêve de l'été passée, la place Sukhbaatar est redevenue le siège de manifestations régulières.

"Il y a eu des abus très graves, poursuit M. Elbergdorj. Il ne s'agit pas de jeu politique ici. (...) Si nous ne parvenons pas à combattre la corruption, la prochaine génération ne nous pardonnera pas. Je ne veux pas qu'on nous accuse d'avoir apporté la corruption et non la démocratie." Optimiste malgré tout, l'ancien leader étudiant, qui fit chuter la dictature communiste à l'hiver 1990, ajoute : "Les richesses minérales, ça ne veut pas dire grand-chose si nous ne sommes pas capables de les réinvestir dans l'éducation et la santé. (...) On ne veut pas devenir un nouveau Nigeria. L'avantage des derniers arrivants comme nous, c'est d'apprendre des erreurs des autres. Le modèle, c'est plutôt le Canada, l'Australie ou le Chili" .


Dans ce quitte ou double, la Mongolie sait qu'elle devra s'entourer des bons partenaires et jouer serré vis-à-vis de ses puissants voisins. La Russie, qui continue d'être présente dans plusieurs opérations minières, est désormais tenue à distance des meilleurs sites. En apparence, ce sont les compagnies nord-américaines, australiennes, mais aussi japonaises et européennes (Areva vient de signer un accord-cadre dans l'exploration d'uranium), qui ont les faveurs d'Oulan-Bator.

Mais c'est l'appétit démesuré de la Chine pour les matières premières qui justifie l'ampleur des investissements que sont prêts à faire les grands groupes en Mongolie. Rio Tinto, deuxième compagnie minière au monde, est ainsi entrée le mois dernier dans le capital d'Ivanohe Mines. Une configuration qui signifie que Pékin, à la faveur de généreux prêts, mais aussi de financements pas toujours transparents et de pressions discrètes, veille au grain.

Or toute menace de domination chinoise enflamme les passions nationalistes en Mongolie. "Nous avons peur de perdre notre indépendance et de devenir une colonie chinoise", admet G. Baasan, la représentante de la Mongolian Free Seniors Association, un mouvement de retraités qui manifeste régulièrement devant le Parlement. Comme elle, les divers mouvements contestataires mongols dénoncent la collusion des ex-communistes avec des entrepreneurs chinois, mais aussi la mainmise des hommes politiques sur les licences minières.

Parce qu'elle est la seule nation démocratique d'Asie centrale, et la plus stable de la région, la Mongolie est choyée par Washington, qui lui accorde des crédits et toutes sortes de traitements préférentiels. Oulan-Bator a répondu présent lorsqu'il fallut envoyer des troupes en Irak. En remerciement, George W. Bush a effectué, en 2005, la première visite d'un président américain sur le sol national.

Les Mongols sont cependant de plus en plus réalistes vis-à-vis du rêve américain. "Quoi qu'on dise, on ne peut pas imaginer qu'il y ait un jour des bases américaines en Mongolie. Nous sommes trop dépendants des importations chinoises. Si la Chine ferme les frontières, l'économie s'effondre", assure O. Magnaï, le jeune leader du Mouvement pour une société saine. "Les Mongols attribuent le titre de "troisième voisin" aux pays qui soutiennent leur indépendance. Ce titre fut longtemps réservé aux Américains. Désormais, il y a les Japonais, les Coréens, et officiellement, depuis cette année, les Français ainsi que tous les Européens", explique un diplomate français.

Pour de nombreux Mongols, le "troisième voisin" est surtout le pays le mieux disposé à les accueillir - ou pour lequel l'obtention du visa est la plus aisée. L'ouverture du pays a conduit à un exode des talents : "Je veux aller aux Etats-Unis. Mon frère est là-bas depuis trois ans, il est voiturier à Las Vegas. Il a une maison. Je veux voir à quoi ça ressemble, car c'est le pays numéro un. Après je reviendrai ici", assure Temulen, un jeune comédien.

La Corée, elle, est désignée comme le "paradis des Mongols" pour les perspectives qu'elle offre aux moins fortunés. Quelque 20 000 à 40 000 Mongols travailleraient de manière illégale au pays du Matin-Calme. D'autres rêvent du Japon, où le lutteur Dolgosuren Dagvadorj, sous le nom d'"Asashoryu", domine le sumo depuis 2003. Gengis Khan, lui, avait toujours échoué dans ses tentatives de conquête de l'Archipel.

Brice Pedroletti
Article paru dans l'édition du 15.12.06

22.12.06

Turkménistan : A Achkhabad, la succession se joue en coulisse

Le Monde - 22.12.06
Qui va succéder à Saparmourad Niazov, le "président à vie" de la République ex-soviétique du Turkménistan, décédé d'une crise cardiaque dans la nuit du 20 au 21 décembre ? Pour le moment, le vice-premier ministre turkmène, Gourbangouly Berdymoukhammedov, 49 ans, dentiste de formation et parent du "guide suprême", selon l'opposition, a été nommé président par intérim. S'adressant à la population depuis le fauteuil du "président prophète", le nouvel homme fort du pays a indiqué qu'il resterait en fonction jusqu'à l'organisation de l'élection présidentielle.



L'ENJEU DU GAZ

UN CINQUIÈME DES RÉSERVES MONDIALES.

Le Turkménistan est à la recherche de voies de sortie pour son gaz autres que celles de Gazprom.

RUSSIE.

A l'heure actuelle, elle contrôle le principal gazoduc. Le Turkménistan est maître d'une seule conduite, qui le relie à l'Iran. 60 milliards de mètres cubes sont livrés chaque année à Gazprom, contre 10 milliards à l'Iran.

CHINE.

En avril, le Turkménistan s'est engagé à lui livrer annuellement 30 milliards de mètres cubes et ce pour trente ans. L'accord signé alors entre Saparmourad Niazov et le président chinois, Hu Jintao, prévoit la construction d'un gazoduc entre les deux pays.

La date et la liste des candidats seront décidées par le Conseil populaire, dont les 2 500 membres se réuniront le 26 décembre, deux jours après les funérailles. Il s'agit d'une première, aucune élection n'ayant été tenue depuis la présidentielle de 1992. Qui seront les heureux élus ? Le fils du président, Mourat Niazov, la trentaine, installé à Moscou, se présentera-t-il ? Que va faire l'opposition en exil ? Alors que les spéculations vont bon train, une lutte a lieu en coulisse. Ainsi, le président du Parlement, Ovezgeldy Ataïev, qui, selon la Constitution, aurait dû devenir président par intérim, a été écarté en raisons de poursuites judiciaires brusquement lancées contre lui.

MILLIERS DE PRISONNIERS POLITIQUES

Jeudi 21 décembre, Avdy Kouliev, chef de l'Union des forces démocratiques du Turkménistan, a indiqué, depuis la Suède où il vit en exil, qu'il s'était entendu avec d'autres représentants de l'opposition réfugiés en Europe pour rentrer au pays et créer un front commun. Mais sera-t-il seulement autorisé à rentrer ? Interrogé par Radio Svoboda, il a d'emblée écarté la possibilité d'une succession dynastique comme elle s'est produite en 2004 en Azerbaïdjan, la république pétrolière qui fait face au Turkménistan, de l'autre côté de la mer Caspienne.

Selon M. Kouliev, si Saparmourad Niazov l'avait voulu, "il aurait pu désigner son fils", mais, méfiant de nature, "il n'avait confiance en personne". Et ce fils, jadis ministre des affaires étrangères, né d'une mère russe et installé depuis des années à Moscou, "ne connaît ni la langue ni les coutumes turkmènes".

Un argument de poids joue pourtant en sa faveur. En tant qu'héritier, c'est lui qui va contrôler les flux financiers tirés de la vente du gaz et du pétrole à l'étranger. Des millions de dollars engrangés par le Turkmenbashi (littéralement, "la tête des Turkmènes") dorment sur des comptes en Europe, notamment à la Deutsche Bank en Allemagne, croit savoir l'opposition. Mourat Niazov va-t-il réussir à s'entendre avec les forces en présence pour partager les revenus juteux des exportations ?

Si une lutte a lieu pour la succession, elle aura lieu dans les coulisses et pas dans la rue. La population du pays, coincée entre l'héritage soviétique et le poids des traditions, est soumise, et consciente des risques encourus en cas de désobéissance. Le clan des durs, représentés par le ministre de la défense et par le garde du corps du président, rétablirait l'ordre.

Une inconnue subsiste. Que va-t-il advenir des milliers de prisonniers politiques jetés en prison au gré des foucades du Turkmenbashi ? Ont-ils la moindre chance d'être libérés ? Parmi eux, une figure politique, l'ex-ministre des affaires étrangères Boris Chikhmouradov, condamné à 25 ans de prison en 2002 pour la préparation d'un attentat qui faillit coûter la vie au président, pourrait émerger.

L'incertitude ambiante n'est pas sans inquiéter la Russie, principal acheteur du gaz turkmène via son monopole Gazprom. Détenteur d'un cinquième des réserves de gaz de la planète, le Turkménistan désertique est un acteur de poids sur la scène de l'énergie, mais il est enclavé et ne peut faire sortir son gaz autrement que par les gazoducs contrôlés par le monopole russe. Gazprom, qui achète le gaz turkmène à 65 dollars pour 1 000 mètres cubes, le revend ensuite le double à l'Ukraine, le triple à la Turquie ou aux consommateurs européens.

Devenu un chaînon essentiel de la fourniture d'or bleu aux marchés mondiaux, le Turkménistan attire également les convoitises de la Chine et de l'Iran, avec lesquels le président défunt avait multiplié les contacts.

Marie Jégo
Article paru dans l'édition du 23.12.06

20.12.06

En TURQUIE, le business selon le Coran

Le Monde - 20.12.06


C'est 90 % de travail et 10 % d'islam." A en croire Saffet Arslan, l'une des grandes fortunes de la ville, voilà le secret de la réussite de Kayseri. "Nous ne serons jamais une ville réputée pour sa culture ou sa vie nocturne. Quand on travaille seize heures par jour, on n'a pas le temps."

Cité grise et tirée au cordeau d'à peine 1 million d'habitants, logée au coeur du plateau anatolien, Kayseri l'austère s'est hissée au rang de quatrième centre économique de la Turquie. Sur la zone industrielle, la plus vaste du pays avec 800 fabriques et 40 000 ouvriers, une nouvelle usine ouvre chaque jour, pour produire des meubles en série, des pièces métalliques ou du textile haut de gamme.

Et les grands patrons locaux, les "tigres anatoliens", ont le vent en poupe. Laborieuse et pieuse, moderne et conservatrice, l'ancienne Césarée est devenue le centre névralgique du "capitalisme vert", un modèle de développement pour la Turquie du premier ministre Erdogan, où l'islam voisine avec la science et la raison.

Sous un grand portrait d'Atatürk, le mufti de Kayseri assure que "le Coran dit qu'il faut travailler dur. Le Prophète aussi était un commerçant. Il faut être riche pour aider les autres". Et les businessmen kayseriotes ne ménagent pas leur peine : au bureau après la première prière, ils ne le quittent pas avant 21 heures. "Ici, on travaille plus qu'ailleurs, sourit fièrement Saffet Arslan, l'oeil pétillant derrière une énorme moustache poivre et sel. Et encore, quand on sort dîner ou qu'on se retrouve en famille, c'est pour parler affaires."

A Kayseri, le Coran fait office de cahier des charges. Même la mondialisation est un ordre divin, si l'on en croit Mahmut Cingillioglu, dirigeant local de la Müsiad, l'association des patrons musulmans. "Le Prophète dit qu'il faut être bienveillant pour le monde entier. Donc nous voyageons beaucoup. J'ai visité plus de 70 pays et demain je pars prospecter au Mali."

Ces hommes d'affaires religieux pratiquent un capitalisme agressif, et leur marché est mondial. "Nous travaillons, nous partageons, nous sommes honnêtes... C'est notre croyance, acquiesce Yavuz Narin, jeune administrateur d'une petite fabrique de meubles. Et nous réinvestissons dans l'usine tout ce que nous gagnons plutôt que de le dépenser bêtement." Baignés dans une culture patriarcale et traditionnelle, ces ascètes du capitalisme érigent leur discipline de vie en modèle, prônent l'exemplarité : "Je ne sors pas, je ne bois pas. Je n'ai ni villa à Antalya ni montre à 15 000 dollars", constate Saffet Arslan. Passée la dernière prière de la journée, Kayseri se vit en famille et s'endort doucement. Les tentations sont limitées, les lieux où l'on sert de l'alcool, rarissimes.

Le vendredi, les ouvriers convergent par milliers vers la grande mosquée de la zone industrielle. Construite au milieu des usines par les industriels eux-mêmes, elle accueille près de 6 000 travailleurs pour la grande prière hebdomadaire. "Ici, ce sont de bons musulmans", se réjouit l'imam. Des dizaines de bus sont affrétés par les patrons pour leurs employés. Une manière de rationaliser le temps de prière. Kayseri est d'ailleurs la seule ville du pays où le prêche du vendredi est à heure fixe. A midi pile. La religion mise au service du travail a doucement assoupli la pratique.

"Les gens de Kayseri veulent être modernes, proeuropéens et religieux", confirme Shafak Civici, l'une des rares femmes chef d'entreprise, qui dirige une petite usine de meubles, la Sefes. Dynamique et polyglotte, née en Allemagne, elle reconnaît que certains collègues masculins refusent encore de lui serrer la main. "Bien sûr, ils sont très conservateurs, mais ils s'ouvrent." Pour les femmes de Kayseri, il reste difficile de trouver une place sur le marché du travail. Les affaires restent une affaire d'hommes.

Mais leur efficacité et leur rigueur puisée dans le Coran ont valu aux entrepreneurs de Kayseri d'être qualifiés de "calvinistes de l'islam", par un rapport remarqué, publié par l'institut de recherche allemand ESI. Le sociologue Hakan Yavuz ajoute que "la Turquie a vécu une silencieuse Réforme islamique" sur le modèle protestant. Les patrons de Kayseri n'ont pas tous compris le parallèle. Certains l'ont pris comme une insulte ou une offensive de missionnaires chrétiens qui chercheraient à les convertir.

L'"Homo islamicus" de Kayseri rappelle parfois le paternalisme social des patrons catholiques du nord de la France. "Si par exemple la ville a besoin d'hôpitaux, l'Etat n'en construit pas. Nous nous réunissons et les finançons", explique Yavuz Narin. Ecoles, hôpitaux, stades, centres sociaux ou culturels... Les équipements publics sont financés par les dons charitables des entrepreneurs, par la zakat, l'un des cinq piliers de l'islam. Un mode de gestion vertueux. A Kayseri, l'eau est potable, les bidonvilles ont quasiment disparu, un tramway moderne est en projet. Les habitants sont fiers de cette ville propre et ordonnée dessinée par un urbaniste allemand dans les années 1950. Et grâce aux asevi, des cantines pour les pauvres, 20 000 personnes sont nourries chaque jour.

La priorité des "calvinistes islamiques" est l'éducation. La famille Boydak, la plus puissante de la ville, est une contributrice généreuse : on ne compte plus les écoles à son nom. Sur le campus universitaire aussi, chaque bâtiment porte le nom de son mécène.

Dans le bourg d'Hacilar, qui compte 20 000 habitants et 9 des 500 premières entreprises du pays, ce lien est particulièrement fort. L'association patronale d'entraide culturelle offre des bourses à 350 étudiants chaque année. Des enfants d'Hacilar qui partent étudier à Istanbul, en Europe ou aux Etats-Unis. "45 % sont des filles", souligne fièrement Halit Özkaya, directeur général de l'usine de câble HAS.

L'AKP de Recep Tayyip Erdogan voudrait faire de Kayseri sa cité modèle. Le premier ministre ne manque pas une occasion de saluer le "miracle anatolien", savant mélange de conservatisme social, de libéralisme économique et d'innovation scientifique. "Kayseri est un laboratoire pour toute la droite islamique et conservatrice", analyse Erkut Emcioglu. C'est à Kayseri qu'a été créée la Müsiad, le patronat musulman, et que l'AKP a réalisé ses meilleurs scores aux dernières élections. Le clan kayseriote est surreprésenté dans les cercles du pouvoir à Ankara.

Le chef du groupe AKP au Parlement, le président de la puissante Union des chambres de commerce sont natifs de Kayseri. Le ministre des affaires étrangères, Abdullah Gül, y revient fréquemment rendre visite à son père, ancien ouvrier.

Dans son bureau, Mustafa Arslan, le représentant du parti d'opposition kémaliste (CHP) déprime. Les législatives de 2007 pourraient donner lieu à un nouveau raz-de-marée des conservateurs. "Je n'accepte pas que nous devenions une vitrine de l'idéologie AKP, se lamente-t-il. Pour moi, la seule modernité, c'est celle d'Atatürk."

Guillaume Perrier

18.12.06

CHINE : Dans le sud de la Chine, les montagnards miaos restent à la traîne du décollage économique

Le Monde, 16.12.06

Des silhouettes vagues dansent à petit pas, tournant en rond dans le brouillard et précédées de musiciens soufflant dans leurs sheng - longues flûtes en bambou - qu'ils dressent vers le ciel en produisant une note à deux tons, indéfiniment recommencée. La foule s'est divisée en deux cercles concentriques, l'un pour les femmes, l'autre pour les hommes ; elle forme maintenant une farandole au rythme lent sur la place centrale de Wudong, village de Chine méridionale qui, perché dans la montagne à plus de 1 000 mètres d'altitude, passe une bonne partie de l'hiver la tête dans les nuages.
A l'approche du crépuscule, les maisons de bois aux toits de tuiles recourbés disparaissent dans la brume. Ce soir, c'est le Nouvel An de la minorité miao, une occasion de festoyer pour ces paysans-éleveurs dont le revenu par tête et par an oscille autour de la centaine d'euros. La province du Guizhou, où est situé Wudong, est l'une des plus pauvres de Chine. A ce titre, elle est emblématique de ces régions qui n'ont pas encore recueilli les fruits de la nouvelle - et relative - prospérité du pays. Un rapport récent de la Banque mondiale soulignait qu'en dépit de l'enrichissement de l'empire du Milieu et d'un boom économique qui a permis à 400 millions de Chinois de s'arracher à la pauvreté en un quart de siècle, les écarts ne cessent de grandir entre les paysans les plus pauvres et les citadins.

Sur les quelque 130 millions de personnes qui vivent avec moins de 1 euro par jour en République populaire, plus d'une vingtaine de millions sont classées - c'est le cas des villageois de Wudong - "comme des pauvres de première catégorie". Ceux-là se situent tout en bas de l'échelle des revenus, explique, à Guiyang, chef-lieu du Guizhou, le responsable du département local de la lutte contre la pauvreté, Zhou Peirong. "Au Guizhou, ajoute-t-il, 2,1 millions de personnes ne mangent pas à leur faim."

Les minorités ethniques, au nombre de 55 en Chine, sont souvent les plus touchées par cette pauvreté récurrente. Parmi elles figurent les Miaos, une population de langue tibéto-birmane comptant neuf millions d'âmes et vivant dans les provinces du Sud chinois. Le groupe est apparenté aux Méos (ou Hmong) que l'on retrouve en Birmanie, au Laos, en Thaïlande, au Vietnam.

A Wudong, accessible par une route encore en construction, la réalité est plus en demi-teinte que ne le montrent les statistiques. Les paysans miaos vivent certes très modestement de la culture du riz, du maïs, des céréales et élèvent du bétail. Autosuffisants sur le plan alimentaire, ils consomment tout ce qu'ils cultivent et la vente de thé, de cochons et de moutons ne leur rapporte guère qu'une dizaine d'euros par mois. Mais ils s'accordent tous à dire que leur niveau de vie s'est considérablement amélioré en quelques décennies.

"Nous produisons suffisamment pour ne plus avoir faim, explique Pan Wanxing, 34 ans, secrétaire local du parti. Des aides gouvernementales ont permis de planter du riz à plus haut rendement, même si, en raison de l'altitude, on ne peut faire qu'une récolte par an."

Et il ajoute : "Quand on compare notre situation avec celle des années 1960 ou 1970, le changement est énorme ; à l'époque, Wudong était coupé du monde. Il n'y avait pas de bâtiments administratifs, l'école était une masure en bois, il fallait aller chercher de l'eau de source dans la montagne. Aujourd'hui, une partie de la population dispose de l'énergie du biogaz (manière de recycler les excréments des animaux), chaque foyer ou presque possède une télévision câblée et une trentaine de personnes utilisent même des téléphones portables !"

Aussi reculé qu'il soit, Wudong est relié au réseau mobile de China Telecom. La rupture d'un isolement séculaire avec le reste de la province a donc permis au village de s'extirper de la pauvreté extrême, tandis que les réformes économiques ont eu un impact bénéfique sur cette microsociété soudée par des liens culturels et familiaux très forts.

A l'approche du crépuscule, les maisons de bois aux toits de tuiles recourbées de ce village traditionnel aux très rares signes de modernité disparaissent dans la brume. Pan Qingrong, 50 ans, la démarche un peu hésitante après de nombreux verres, vient de participer à la ronde des villageois. Petit monsieur coiffé d'une casquette Mao bleue, il est né ici et n'en a jamais bougé. "Le passé ? Je préfère ne pas en parler ! J'ai arrêté l'école après quatre années, mon père est mort quand j'étais très jeune, je garde le souvenir de la faim... Mais aujourd'hui, deux de mes trois enfants vont à l'université, j'en suis très fier."

"Vieux" Zidou, 61 ans, qui vient de déposer son sheng près d'un foyer de fortune en plein air, tient un discours similaire. Rigolard, il observe que "dans les années 1950, c'est à cause du modèle soviétique qu'on a crevé de faim !". Il se rappelle cette époque en évoquant "ses courses dans la montagne, durant trois ans pour récolter des herbes sauvages qui étaient ma seule nourriture". Il y a encore quelques années, il ne parlait pas mandarin : il l'a appris en regardant la télévision. Il avoue ne savoir écrire que quelques caractères. A Wudong, les femmes de plus de quarante ans sont encore illettrées et peuvent juste s'exprimer en langue miao. Mais 100 % des enfants sont scolarisés.

Accroupis autour du feu, des jeunes d'une vingtaine d'années relaient le discours de l'ancien. L'un travaille dans une usine de chaussettes de la province du Zhejiang, non loin de Shanghaï ; un autre est artisan au Fujian, une province côtière du Sud. "Ici, lâche l'un d'eux, le développement de notre village est très lent. Il n'y a presque pas d'usines dans notre province même si c'est mieux que du temps de Mao, quand personne ne mangeait jamais de viande !"

Plus tard, réunis autour d'une grande casserole de poulet au gingembre arrosé d'un puissant alcool de riz local, Pan Wanxing, le chef du parti, et le maire du village, Yang Yu, se féliciteront "de la réussite de la Chine d'aujourd'hui". Et le communisme, dans tout ça ? "C'est vrai qu'il a beaucoup évolué en Chine. Mais c'est un système que nous avons adapté."

Sur les 455 habitants, seule une douzaine est inscrite au Parti communiste chinois. Mais Wanxing affirme que le PCC a ici le vent en poupe : "Le nombre des adhérents a doublé depuis l'année dernière." Quant au maire, un jeune homme de 29 ans diplômé des Eaux et Forêts, il ne va pas tarder à devenir membre de plein droit. Pour l'instant, il est encore en "période de probation" et étudie le marxisme et la pensée Mao Zedong.

Bruno Philip
Article paru dans l'édition du 17.12.06.

11.12.06

GEORGIE : les Kurdes yézides de Tbilissi

10.12.06
www.caucaz.com
Article paru dans l'édition du 10/12/2006

Par Nicolas LANDRU à Tbilissi

« Centre international kurde de culture et d’information » annonce l’entrée d’un sous-sol, dans une ruelle des pentes de Mtatsminda, à Tbilissi. Dans les locaux, si une partie de la communauté se réunit les jours de fêtes, la gardienne Erika Mouradian est souvent seule. Cette fois-ci, l’attente de musiciens devant venir d’Arménie pour animer le centre aura été vaine. Visible et active à l’époque soviétique, la communauté kurde yézide de Tbilissi est aujourd’hui terriblement amoindrie. Déstructurée et divisée, elle est sans doute la minorité la plus fragilisée en Géorgie.



Le foyer du Centre ne contient que deux tables et une télévision. Mais il est richement décoré : drapeau et étoile kurde, icône-photo de Lalish, centre religieux yézide d’Irak, aux symboles de la religion : flocon, paon, trois coupoles, flamme éternelle. Et d’immenses portraits d’Abdullah Öcalan, le leader du PKK arrêté par les services secrets turcs en 1999, condamné à mort puis gracié sous pression internationale, figure charismatique et internationale du mouvement de libération kurde en Turquie.

Les évènements survenus en Géorgie en 1999 lors de son arrestation sont révélateurs de la situation de la communauté kurde en Géorgie. Quelques centaines de personnes sortaient dans les rues de Tbilissi pour manifester leur soutient à Öcalan, leader de la cause kurde. Une autre partie de la communauté, ne se reconnaissant pas dans ce combat, s’opposait à cette mobilisation.

Quand à la compréhension des problèmes des kurdes au sein de la société géorgienne, elle peut être illustrée par cette anecdote : on dit souvent que lorsque le chef de la police de Tbilissi apprit que des Kurdes protestaient à Samgori, en banlieue, à cause de l’arrestation d’un certain Öcalan, il donna l’ordre à ses troupes de libérer ce bandit. Criminels ou balayeurs – les femmes arpentant les rues de Tbilissi à la levée du jour pour nettoyer la ville sont presque exclusivement kurdes, cette profession leur étant réservée – voilà globalement l’image que leur réserve la société. D’ailleurs, triste hasard ou non, en géorgien, kurde se dit « kurti », et voleur « kurdi ».

Au son de la télévision kurde

Dans le Centre, Erika a accès aux six chaînes de télévision kurdes, dont ROJ, la voix du PKK diffusée depuis le Danemark, et MED-TV, basée en Belgique. Régulièrement, on lui apporte d’Arménie la presse écrite en arménien, en russe et en kurde. Pas de journal kurde en géorgien. Le centre est entièrement dévoué à la cause kurde internationale : un journal russophone s’intitule Kurdistan libre ; un autre, Amitié, titre « Öcalan, notre leader ».

Face à la télévision constamment allumée, Djémal explique l’injustice faite aux Kurdes, quand toutes les autres nations ont obtenu un territoire. La construction d’un Etat du Kurdistan, tel est son rêve. Erika, à l’annonce de la condamnation à mort de Saddam Hussein, accusé d’exécution de milliers de Kurdes, éprouve une joie sans bornes ; justice a été faite.

Autre signe d’identification à la cause kurde internationale parmi les Yézides de Tbilissi : lors du tournoi de football organisé par la Fédération Géorgienne de Football et l’UNDP entre groupes religieux de Géorgie en décembre 2006, l’équipe yézide s’intitule « Barzani », en référence à la plus grande tragédie kurde de l’histoire irakienne, l’arrestation par Saddam Hussein de tous les porteurs du nom Barzani en 1983, et leur disparition.

Kurdes ou Yézides ?

Pourtant l’identification de cette population du Caucase à la cause kurde internationale est loin d’être évidente. Dans la salle principale du Centre, parmi drapeaux kurdes et portraits d’Öcalan, les symboles yézides sont tout aussi fièrement affichés. Dans l’arrière-salle se trouve un temple, où les fidèles viennent célébrer les jours saints. « C’est notre religion kurde », dit Erika.

Or les différences religieuses parmi les kurdophones, et surtout dans le Caucase, brouillent fortement les identités. Quand la majorité des Kurdes, en Turquie, Irak ou Syrie, sont des musulmans sunnites, les Yézides pratiquent une ancienne religion vénérant le paon, symbole du démon devenu ange, la flamme et le soleil, en un curieux syncrétisme de zoroastrisme, christianisme, islam et judaïsme.

Les identités collectives ayant été longtemps formées autour de principes religieux, deux communautés distinctes se sont développées ; en Géorgie, le recensement de 1926 compte environ 10.000 Kurdes et 2000 Yézides ; puis les autorités soviétiques n’ont plus reconnu qu’une seule communauté kurde. Cependant, la plupart des musulmans ayant été déportés par Staline en 1944, les Yézides sont dénombrés à 18.329 contre 2.514 musulmans par le recensement de 2002. En outre, de par le facteur religieux, les kurdes musulmans se sont, comme en Arménie, fortement intégrés dans la communauté azérie ; ils ont souvent été recensés comme azéris, et certains de ceux présents en Géorgie de nos jours ont même la citoyenneté azérie.

Au sein de la communauté yézide pourtant, les clivages sont encore importants. Entre « ethniquement yézides », « d’ethnie kurde et de religion yézide » ou simplement « ethniquement kurdes », groupements, organisations et individus affichent tous les cas de figure. Dans le petit centre de Mtatsminda, si le mot « yézide » n’est pas une fois évoqué, la principale organisation culturelle de la communauté en Géorgie est « l’Union des Yézides de Géorgie », qui ne se reconnaît pas de lien avec les kurdes musulmans ou le mouvement du PKK. Les manuels scolaires arméniens mentionnent la « nation yézide », mais pour cette raison, plusieurs organisations de Tbilissi se sont plaintes à l’ambassade d’Arménie. La communauté a peu de chances d’arriver à un consensus.

Marginalisation et morcellement

L’Arménie comprend, avec près de 40.000 âmes, la plus importante communauté kurde yézide du Caucase, qui est également la plus organisée et la plus visible. En Géorgie, ils étaient recensés 33.331 en 1989 et 20.843 en 2002, mais les associations locales n’en estiment pas plus de 6.000.

Chiffres gonflés pour masquer l’émigration désastreuse en Géorgie ? Dans les années 1980, la communauté était encore bien visible à Tbilissi ; la ville comprenait l’un des théâtres du monde kurde les plus réputés. Exclus des positions publiques et de la plupart des circuits professionnels, sans porte-parole ni organisation fédératrice, les Kurdes yézides occupent aujourd’hui, selon un rapport de la fédération internationale des droits de l’homme, la position sociale la plus fragile du pays.

Dans le centre de Mtatsminda, les femmes parlent de leurs fils en Russie, de leurs filles en Allemagne, en France ou au Canada. En réalité, la communauté a littéralement fondu depuis 1989, et son taux d’émigration est le plus élevé parmi les minorités de Géorgie.

Signe de son morcellement, les jeunes, sans avenir ici, vont bien souvent tenter leur chance en Arménie, alors que la situation économique y est sur bien des points pire qu’en Géorgie.

14.11.06

KIRGHIZ : Le président kirghiz rogne ses pouvoirs et calme la fronde de la rue

(Le Monde - samedi 11 novembre 2006)

Le président kirghiz, Kourmanbek Bakiev, a signé, jeudi 9 novembre, le texte d'une nouvelle Constitution, mettant fin à une semaine de manifestations réclamant sa démission dans les rues de Bichkek, la capitale. Le texte de la nouvelle loi fondamentale, adopté la veille par les députés, fait du Kirghizstan une République présidentielle et parlementaire, une première en Asie centrale ex-soviétique dominée par les potentats.

Satisfaite, l'opposition a aussitôt invité les manifestants à quitter la place de la présidence où ils étaient présents jour et nuit. Les yourtes (tentes traditionnelles de l'Asie centrale) installées sur la place ont été démontées. L'un des chefs charismatiques du Mouvement pour les réformes (opposition), Omourbek Tekebaïev, s'est félicité de l'accord. La Constitution adoptée, a-t-il précisé, "change la situation politique au Kirghizstan, elle donne la possibilité à l'opposition d'exprimer ses revendications ailleurs que dans la rue".

Selon le texte adopté, les parlementaires auront leur mot à dire sur la formation du gouvernement. Le parti vainqueur des prochaines élections (en 2010) nommera le premier ministre avec l'approbation du président. Ce dernier perd la main sur les services de sécurité (SNB), rattachés désormais au premier ministre.

Comme le souhaitait l'opposition, le prochain Parlement comptera 90 sièges, au lieu de 75 actuellement. Le pouvoir de dissolution du Parlement par le président a été restreint. Le consensus entre l'opposition et le chef de l'Etat s'est dessiné, mardi, lorsqu'une commission mixte gouvernement-parlement s'est mise d'accord sur le nouveau texte. Quelques heures plus tôt, les manifestations avaient dégénéré en affrontements. Des blindés étaient apparus au centre-ville.

Selon des témoins joints par téléphone à Bichkek, des "contre-manifestants" amenés de province pour soutenir le président Bakiev avaient jeté des pierres et des bouteilles sur les partisans de l'opposition. La police anti-émeutes était intervenue. Des dizaines de manifestants et de membres des forces de l'ordre avaient été blessés.

Dans une interview publiée, vendredi, par le quotidien russe Kommersant, le premier ministre, Felix Koulov, qui forme depuis seize mois un tandem avec le chef de l'Etat, nie que les contre-manifestants aient été appelés à l'aide par le pouvoir, mais il reconnaît implicitement que certains d'entre eux ont été payés. "Des manifestants de l'opposition ont aussi été payés", argue-t-il.

Le compromis politique paraît fragile. Plusieurs revendications de l'opposition ont été ignorées, comme un changement de statut pour la télévision d'Etat, KTR, ainsi que le limogeage immédiat de plusieurs hauts responsables, dont le procureur général.

Surtout, l'opposition réclamait la démission du président Bakiev, accusé de népotisme et de corruption, et la mise à l'écart de son fils, Maxime, dirigeant de nombreuses entreprises.

Des accusations comparables avaient coûté son poste à l'ex-président kirghiz Askar Akaev, contraint de se réfugier à Moscou au moment de la "révolution des tulipes" en mars 2005. "Une partie des animateurs de mars 2005 sont déçus parce que le président Bakiev (...) non seulement n'a pas rempli ses promesses de réformes, mais a donné les leviers de pouvoir et l'économie à ses proches, à son clan familial", a expliqué le journaliste russe Arkadi Doubnov sur le site Ferghana.ru.

Saluée par la communauté internationale, notamment par les Etats-Unis qui ont une base militaire dans le pays (tout comme la Russie), la sortie de crise est-elle durable ? Selon International Crisis Group, un "think-tank" (centre d'étude et d'analyse) actif dans la région, les tensions subsistent : "Les batailles de rues à Bichkek (...) ont montré que le Kirghizstan est au bord du chaos politique et d'une éventuelle guerre civile."

Marie Jégo

21.10.06

CHINE : Le mystère des momies celtes du Xinjiang

Clifford Coonan

The Independent

La découverte de cadavres de type européen à des milliers de kilomètres de distance permet d’entrevoir l’existence d’un lien jusque-là inconnu entre l’Orient et l’Occident à l’âge du bronze.

Le mystère des momies celtes du Xinjiang La découverte de cadavres de type européen à des milliers de kilomètres de distance permet d’entrevoir l’existence d’un lien jusque-là inconnu entre l’Orient et l’Occident à l’âge du bronze.

La momie d’un enfant exhumée dans la ville de Qarqan dans le Xinjiang
Toru Yamanaka/AFP

L’homme a des cheveux d’un brun roux parsemés de gris, des pommettes saillantes, un long nez, des lèvres pleines et une barbe rousse. Quand il vivait, il y a 3 000 ans, il mesurait près de 2 mètres. Il a été enterré dans une tunique rouge croisée et des chausses à carreaux. On dirait un Européen de l’âge du bronze. En fait, il a tout d’un Celte – même son ADN le dit.
Mais il ne s’agit pas là d’un habitant primitif du centre de l’Ecosse. C’est le cadavre momifié de l’homme de Cherchen, découvert dans les étendues désolées du désert du Taklamakan, dans le Xinjiang, région inaccessible de l’ouest de la Chine. Il repose désormais dans un nouveau musée de la capitale provinciale d’Urumqi. Dans la langue que parlent les Ouïgours du Xinjiang, Taklamakan signifie : “on entre pour ne pas ressortir”.
Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que l’homme de Cherchen a été retrouvé – ainsi que les momies de trois femmes et d’un bébé – sur un site funéraire situé à des milliers de kilomètres à l’est des principales implantations celtiques, en France et dans les îles Britanniques. Les tests d’ADN confirment que, tout comme des centaines d’autres momies du bassin du Tarim, dans le Xinjiang, il est originaire d’Europe. Personne ne sait comment il est arrivé là, ni pourquoi, ni combien de temps les siens et lui y ont vécu. Mais, comme le laisse entendre le nom du désert, il n’en est jamais ressorti.
L’une des femmes partageant sa tombe a des cheveux châtain clair qui donnent l’impression d’avoir été brossés et tressés hier à peine, pour ses funérailles. Son visage est orné de symboles peints, et sa magnifique robe funéraire rouge n’a rien perdu de son éclat au fil des trois millénaires durant lesquels cette grande femme aux traits fins a reposé sous le sable de la route de la soie.
Les corps sont nettement mieux conservés que les momies égyptiennes, et le spectacle des nourrissons a quelque chose de poignant. Le bébé a été enveloppé dans une somptueuse étoffe brune attachée par des cordelettes rouges et bleues, et on a placé une pierre bleue sur chaque œil. A ses côtés se trouvait un biberon doté d’une tétine fabriquée avec le pis d’une brebis. A partir de la momie, le musée a reconstitué l’aspect de l’homme de Cherchen et son mode de vie. Les ressemblances avec les Celtes de l’âge de bronze traditionnel sont frappantes. Les analyses ont par ailleurs montré que le tissage des étoffes était comparable à celui des vêtements portés par les mineurs de sel vivant en Autriche en 1300 av. J.-C.

un peuple pacifique et égalitaire

A leur apogée, vers 300 av. J.-C., l’influence des Celtes s’étendait de l’Irlande au sud de l’Espagne, à l’ouest, ainsi qu’à la vallée du Pô, à la Pologne, à l’Ukraine et à la plaine centrale de Turquie, à l’est. Mais ces momies semblent suggérer que les Celtes avaient pénétré profondément en Asie centrale, atteignant les marches du Tibet. Les Celtes se sont installés peu à peu en Bretagne [la Grande-Bretagne actuelle] entre 500 et 100 av. J.-C. On ne peut pas à proprement parler d’invasion organisée : ils sont arrivés à des époques différentes, et sont considérés comme un groupe de peuples vaguement liés par une même langue, une même religion et une même culture. Ceux de Cherchen étaient apparemment pacifiques : les sépultures contenaient fort peu d’armes, et les indices qui attestent l’existence de castes sont rares. Avec ses 4 000 ans, la Beauté de Loulan est encore plus ancienne que les trouvailles de Cherchen. Elle a de longs cheveux blonds et fait partie d’une série de momies découvertes près de la ville de Loulan. L’une d’entre elles était la momie d’un enfant de 8 ans drapé dans une étoffe de laine à motifs, fermée par des boutons en os. Les traits de la Beauté de Loulan sont nordiques. Elle était âgée de 45 ans à sa mort, et a été enterrée avec un panier de vivres pour sa vie dans l’au-delà, panier qui contenait du blé, des peignes et une plume.
Au cours des vingt-cinq dernières années, le désert du Taklamakan a rendu des centaines de cadavres desséchés. Les découvertes effectuées dans le bassin du Tarim comptent parmi les plus importantes du quart de siècle écoulé. “A partir des alentours de 1800 av. J.-C., les plus anciennes momies du bassin du Tarim sont exclusivement caucasoïdes”, déclare le Pr Victor Mair, de l’université de Pennsylvanie, fasciné par ces momies depuis qu’il les a aperçues, en 1988, presque oubliées, dans l’arrière-salle de l’ancien musée. Le sujet l’obsède, et il n’a reculé devant rien, même pas les pires imbroglios politiques, pour en savoir toujours plus sur ces personnes remarquables.

Il explique que des immigrants d’Asie de l’Est sont arrivés dans les régions orientales du bassin du Tarim il y a à peu près 3 000 ans. Les Ouïgours, eux, sont arrivés après l’effondrement du royaume ouïgour d’Orkhon, situé en Mongolie actuelle, vers l’an 842. Cette partie de l’antique route de la soie est l’une des contrées les plus désolées du monde. C’est l’endroit le plus éloigné de la mer de toute la planète, et la Chine l’a choisi pour y procéder à ses essais nucléaires. Des camps de travail y sont éparpillés un peu partout – qui oserait s’en évader ? Mais cet éloignement est une bénédiction pour les archéologues. Du fait de l’extrême sécheresse des sols alcalins, les corps ont échappé à la décomposition. Ils ont beau être là depuis des milliers d’années, la moindre fibre parfaitement conservée des vêtements a fait l’objet d’une politisation incessante.
En Chine, on affirme traditionnellement que, deux siècles avant la naissance du Christ, l’empereur Wu Di envoya un émissaire vers l’ouest afin d’établir une alliance contre les Huns, alors installés en Mongolie. La route qu’emprunta Zhang Qian, l’ambassadeur, à travers l’Asie devint plus tard la route de la soie. Des siècles plus tard, Marco Polo fit le chemin inverse et l’ouverture de la Chine commença. La seule idée que des Blancs aient pu s’installer dans une région de Chine des milliers d’années avant les premiers contacts de Wu Di avec l’Occident et les voyages de Marco Polo a des conséquences politiques considérables. Quant au fait que ces Européens auraient vécu dans la province rétive du Xinjiang des centaines d’années avant les Asiatiques de l’Est, c’est une hypothèse explosive.

Les momies regroupées sur des critères politiques

Ji Xianlin, historien chinois, dans sa préface au livre de l’archéologue Wang Binhua, Les Sépultures antiques du Xinjiang, traduit par Mair, affirme que la Chine “soutient et admire” les recherches effectuées par des spécialistes étrangers sur les momies. “Toutefois, en Chine même, un petit groupe de séparatistes ethniques ont profité de cette occasion pour fomenter des troubles et se comportent comme des bouffons. Certains se présentent comme les descendants de ces antiques ‘Blancs’ et n’ont d’autre but que de diviser la patrie. Mais ces actes pervers sont voués à l’échec.”
Il n’est donc pas surprenant que le gouvernement n’ait que lentement fait part de ces découvertes historiques d’une grande importance, craignant d’attiser les courants séparatistes dans le Xinjiang. La Beauté de Loulan est ainsi revendiquée par les Ouïgours, qui ont fait d’elle leur figure emblématique, que célèbrent des chants et des portraits. Même si les tests génétiques démontrent désormais qu’en réalité elle était européenne.
En tout, on recense 400 momies à divers stades de dessèchement et de décomposition. A cela s’ajoutent des milliers de crânes. Les momies ont de quoi occuper les scientifiques pendant longtemps. Seules quelques-unes des mieux conservées sont présentées dans le nouveau et impressionnant musée du Xinjiang. Les travaux sur ce dernier avaient commencé en 1999, mais avaient été interrompus en 2002 à l’issue d’un scandale de corruption et de l’emprisonnement d’un ancien directeur, impliqué dans un trafic d’antiquités. L’institution a enfin ouvert ses portes pour le cinquantième anniversaire de l’annexion de la région par la Chine, et les momies sont présentées dans des vitrines de verre. On trouve dans la même salle des momies han [l’ethnie dominante en Chine], beaucoup plus récentes. Elles sont tout aussi intéressantes, mais ne font que susciter la confusion, puisque les momies se retrouvent ainsi regroupées. La décision est logique sur le plan politique.

Traduit par Courrier International, septembre 2006

12.10.06

MOLDAVIE TRANSDNIESTRIE • Qui est réellement aux commandes à Tiraspol ?

(courrier international - septembre 2006)

Le petit territoire sécessionniste s’apprête à se proclamer “indépendant” après le référendum du 17 septembre. Mais le président Smirnov, soutenu par le Kremlin, doit faire face à un nouveau concurrent…


A la veille d’importantes échéances, les attentats de cet été ont ébranlé les fragiles fondements de la Transdniestrie [deux attentats à la bombe dans les transports publics ont fait dix morts] : le 17 septembre aura lieu un référendum sur l’autodétermination, et, en décembre, ce sera le tour de l’élection présidentielle. Indéboulonnable, Igor Smirnov s’apprête à faire campagne pour la quatrième fois. Aujourd’hui, sa candidature convient à la plupart des hauts fonctionnaires, puisque les postes à responsabilité sont occupés par des hommes arrivés au pouvoir avec lui. Le président Smirnov satisfait également la Russie. Il a su gagner les bonnes grâces de Moscou non seulement en protégeant les intérêts russes dans le monde des affaires (au moment des privatisations en Transdniestrie, les businessmen russes ont acquis les plus grosses entreprises), mais aussi en agissant comme un allié fidèle du Kremlin face à Chisinau [capitale de la Moldavie].
Alors que l’issue du référendum fait peu de doute [la Transdniestrie optera certainement pour l’“indépendance”, à savoir le droit de rejoindre la Fédération de Russie], la campagne présidentielle va être très différente des précédentes.
Tout d’abord, ces derniers mois, la situation économique s’est fortement dégradée. En mars, la Moldavie et l’Ukraine ont établi de nouvelles normes douanières à l’intention de Tiraspol et, depuis, toutes les importations et exportations de produits ne peuvent se faire qu’avec des documents douaniers moldaves. Le ministère de l’Economie estime que le budget national a ainsi perdu plus de 250 millions de dollars. Cette situation pourrait compliquer la réélection de Smirnov. Des stratèges moscovites sont donc venus au secours de leur “poulain” du Dniestr. D’après nos informations, le Conseil de sécurité russe et le FSB [services secrets russes] auraient élaboré un plan de soutien au régime et l’auraient soumis à Vladimir Poutine. Ce plan prévoirait un don d’un montant de 20 millions de dollars et le financement de la campagne électorale de Smirnov, qui devrait coûter plusieurs dizaines de millions de dollars.

La société sherif se met à la politique

Mais, s’il a l’assurance d’une aide extérieure, le président en place se heurte désormais à de sérieux problèmes intérieurs. Après les incidents tragiques de cet été, beaucoup se sont demandé, à juste titre, pourquoi le pouvoir était incapable d’assurer la sécurité de ses citoyens. Si, lors des précédentes élections, les autres candidats ne représentaient pas une grande menace, cette année, le président Smirnov a un sérieux adversaire, Evgueni Chevtchouk, un politicien jeune et ambitieux, soutenu par un entrepreneur local, la société Sherif.
Fondée en 1993 par d’anciens agents des services secrets, cette société a mis la main sur tout ce qui rapporte de l’argent en Transdniestrie. Elle possède une chaîne de supermarchés et d’entrepôts, contrôle le commerce des produits pétroliers, le business des jeux et des télécommunications, et possède une équipe de foot dont le budget n’a rien à envier à celui d’un club international. Sherif a également monté un puissant empire médiatique – un sérieux concurrent pour les médias d’Etat – et dispose de services de sécurité bien équipés.
A mesure que ses affaires se développaient, cette société voyait ses relations avec le pouvoir se dégrader à toute vitesse. Pour promouvoir ses intérêts, Sherif s’est alors lancée dans la politique, fondant un mouvement nommé Renouveau, qui a remporté une belle victoire lors des législatives de l’année dernière, obtenant 23 des 43 sièges du Parlement local. Cela lui a permis d’installer un homme lige à la présidence du “soviet” (deuxième poste de la République). Cet homme n’est autre qu’Evgueni Chevtchouk ; au passage, l’un des fondateurs de Sherif, Ilia Kazmaly, a été élu député.
Moscou a bien pris conscience de la menace que les oligarques représentaient pour Smirnov. En juin, Chevtchouk aurait été invité à Moscou, où on lui aurait demandé avec insistance de ne pas se hâter de présenter sa candidature à la présidence. Peu après sa visite à Moscou, un premier attentat a eu lieu à Tiraspol. Au moment du second, Chevtchouk était en vacances à l’étranger, mais il a commenté l’événement, se faisant le porte-parole des habitants de la Transdniestrie. Il a également promis que le Parlement, compte demander des comptes aux services de sécurité. Ces derniers se sont alors empressés d’annoncer l’arrestation d’un suspect et ont promis des mesures de sécurité “exceptionnelles” à la rentrée. Les jeux sont loin d’être faits à Tiraspol.
Vladimir Soloviov
Kommersant-Vlast

9.10.06

RUSSIE KALMOUKIE : dans le fief de Kirsan Ilioumjinov • Le prince des échecs est kalmouk

(Courrier International - Octobre 2007)
La Kalmoukie, république bouddhiste du nord-ouest de la Caspienne, est régentée par un milliardaire qui a fait des échecs une quasi-religion d’Etat.
Les échecs, raison d’être de la Kalmoukie
Caroline Poiron/fedephoto
Leninskaïaa plochtchad – la place Lénine – se situe au centre d’Elista. C’est de cette place que commence la prospekt Chakhmatov, l’avenue des Echecs, qui longe le monument du joueur d’échecs avant de continuer en direction du sud-ouest, vers le Daghestan et la Tchétchénie, à travers l’aride steppe kalmouke. Elista est la seule capitale au monde qui possède une avenue dédiée au jeu d’échecs. Et son gouverneur, le milliardaire Kirsan Ilioumjinov, est également le président de la Fédération internationale des échecs (FIDE). Le jeu des échecs est la raison d’être de cette minuscule République de l’absurde. En Kalmoukie, les échecs sont enseignés à l’école et imposés à tous, qu’ils soient enfants, commerçants, retraités ou femmes au foyer. Ilot bouddhiste coincé entre des républiques musulmanes et orthodoxes, la Kalmoukie est protégée et reste à l’écart de ses turbulents voisins grâce à l’étendue aride et vide de la steppe, peuplée de brebis et de chameaux. Elle est l’une des trois républiques bouddhistes russes, avec la république de Touva et la république de Bouriatie. D’une superficie comparable à celle de l’Ecosse, mais avec une population quatre fois moins importante que celle de Milan, le pays est dirigé par l’un des gouverneurs les plus autoritaires de la Fédération russe. Les Kalmouks, peuple mongol venu de Chine et des steppes du Kazakhstan, sont fiers d’être les seuls représentants de la culture asiatique en Europe.
Lorsqu’il fut élu, en 1993, Kirsan Ilioumjinov était le plus jeune président élu de l’Histoire. Aujourd’hui âgé de 43 ans, il a conservé la même allure estudiantine et le même physique de jeune homme longiligne, maigre et boutonneux. Les gens du peuple l’appellent affectueusement par son prénom. Grâce à lui, les échecs ne sont pas seulement un simple jeu, mais l’expression de l’âme du pays, le passe-temps national et l’emblème du drapeau de la République. Personne ne saurait dire si on jouait aux échecs avant l’élection d’Ilioumjinov, mais les habitants d’Elista affirment qu’ils étaient déjà populaires à l’époque soviétique. Ilioumjinov a été élu président de la FIDE parce qu’il avait promis que sa ville serait la capitale mondiale des échecs et qu’il serait, lui, le porte-parole du jeu d’échecs dans le monde. Aussitôt dit, aussitôt fait. Ilioumjinov a façonné la Kalmoukie à l’image des échecs, et a transformé ses sujets en ambassadeurs zélés des échecs dans le monde. Dans la Fédération russe, douze champions d’échecs sur vingt sont originaires d’Elista. Sur le site officiel de la FIDE (www.fide.com), on peut télécharger l’autobiographie d’Ilioumjinov, The President’s Crown of Thorns [La Couronne d’épines du président], dans laquelle il explique sa vision du monde. Les échecs sont devenus hobby national par décret présidentiel. Les règles du jeu sont enseignées à tous les enfants, sans exception, dès la maternelle et l’école primaire. “Mais seuls les élèves les plus prometteurs sont envoyés dans des écoles spéciales”, explique le responsable d’un bureau de l’immeuble de la City Chess. Tout Kalmouk veut s’assurer que les touristes en visite à Elista ne partiront pas sans avoir vu au moins vu la City Chess, un quartier composé de petits pavillons blanc, rose et bleu ciel, chacun disposant de sa place de parking, de sa poubelle, de son interphone et, souvent, d’une grande plaque en métal avec le nom du propriétaire. Il a été construit pour accueillir les XXXIIIes Jeux olympiques mondiaux des échecs, en 1998, comme le montrent les affiches publicitaires décolorées qui couvrent encore les murs de la ville. Critiquée lors de sa construction, en pleine crise financière d’août 1998, la City Chess est considérée aujourd’hui avec plus de clémence, dans la mesure où elle a permis de faire connaître Elista dans le monde entier. Les rues sont dédiées aux tours, aux rois et aux dames de l’échiquier, les lampadaires sont ornés de fantaisies bouddhistes, et les ruelles disposées en éventail donnent directement sur l’étendue déserte de la steppe. Comme il n’y avait pas assez d’argent, la City Chess est restée inachevée… Ce quartier se situe à quelques kilomètres du centre de la ville. Dès qu’on s’en approche, les rues se vident. Les habitants sont rares, car les prix de l’immobilier sont trop élevés. La City Chess est devenue le quartier huppé de la capitale. Des hôtels et des ministères ont pris place dans ses maisons bleues et blanches. Le restaurant branché est le Flamingo, un bâtiment rose où l’on rencontre des hommes d’affaires à n’importe quelle heure de la journée. La nuit, le Flamingo se transforme en discothèque, dont la piste de danse est un gigantesque échiquier. Et, quand on ne danse pas, on y organise d’immenses parties d’échecs. Au milieu de la place de la Dame-Noire, se dresse le Palais des échecs, qui abrite le musée des Echecs, des restaurants et des bars, ainsi que des salles où se déroulent des tournois d’échecs.
Les visiteurs sont accueillis par quatre échiquiers géants avec des pièces de 1 mètre de haut. Les jeunes couples kalmouks se font photographier à côté des tours et des fous. Le hall de l’immeuble est recouvert des portraits des plus grands joueurs d’échecs de tous les temps. C’est le Français François-André Danican Philidor, le plus célèbre grand maître du XVIIIe siècle, qui ouvre le bal. Puis c’est au tour de l’Américain Paul Morphy et de tous les grands joueurs contemporains, de Bobby Fischer à Garry Kasparov. Naturellement, Ilioumjinov figure en bonne position, sourire radieux en prime. En ce samedi après-midi, le musée des Echecs de la City Chess organise les épreuves de sélection pour le tournoi d’échecs provincial, une compétition intergénérationnelle au cours de laquelle s’affronteront des enfants de moins de 10 ans et des octogénaires. On nous montre un petit garçon en veste à carreaux, chemise et cravate ficelle. “C’est le nouveau Kasparov”, affirme l’un des surveillants du tournoi. Izav, 9 ans, est sérieux comme un pape. Mais, pour la Kalmoukie, il est impossible de vivre uniquement des échecs. Voilà pourquoi l’autre passe-temps du jeune président est la religion. Les rues d’Elista sont couvertes d’images représentant Kirsan Ilioumjinov étreignant des chefs religieux du monde entier, toutes religions confondues : juifs, chrétiens et, bien sûr, bouddhistes. Il y a trois ans, on pouvait voir ses portraits à chaque carrefour, ici dans les bras du pape, là dans ceux d’un rabbin. Aujourd’hui, la plupart ont été enlevés. La ville compte des dizaines de petits temples bouddhistes, dont le dernier en date est situé place Lénine. La statue du père de la Révolution a d’ailleurs été reculée de quelques dizaines de mètres pour faire place à un nouveau monument bouddhiste. Mais il n’est pas question de faire disparaître totalement Lénine. La légende raconte que son grand-père était kalmouk, et tous les habitants d’Elista considèrent Vladimir Illitch Oulianov comme l’un des leurs. Mais toutes les statues d’Elista ne sont pas des symboles religieux : en témoigne Ostap Bender, héros mythique du roman Les Douze Chaises [d’Ilf et Petrov, 1928], un joueur d’échecs comme par hasard… Dans la banlieue de sa capitale, Ilioumjinov vient de faire construire ce que l’on considère ici comme “le plus grand temple bouddhiste d’Europe”, un bâtiment aussi grand qu’une montagne, trois fois plus haut que les pavillons des alentours. “Nous sommes presque aussi fiers de ce temple que de la City Chess”, explique un chauffeur de taxi avec enthousiasme, “notre Kirsan fait connaître la Kalmoukie dans le monde entier”. Mais, surtout, pour ses fidèles de Kalmoukie, Kirsan est devenu mythique le jour où il a fait venir le dalaï-lama à Elista. La dernière visite du chef des Tibétains en Russie remontait à 1993 et, depuis, aucun visa ne lui avait été accordé. Ilioumjinov a réussi à le faire venir en Kalmoukie. Grâce à Vladimir Poutine, le dalaï-lama a obtenu un visa spécial de quelques heures, pas trop long pour ne pas inquiéter le grand partenaire chinois, mais suffisant pour une courte visite, de nuit et sans aucune publicité, au cours de laquelle il a eu le temps de bénir le lieu où sera construit “le plus grand temple bouddhiste d’Europe”. Pour voir le dalaï-lama, les gens ont accouru des quatre coins du pays et des républiques de Touva et de Bouriatie. “Qu’est-ce qu’il est fort, notre Kirsan : il n’y a que lui pour réussir à faire venir le dalaï-lama en Kalmoukie”, lance Valentina, fervente croyante et femme de ménage du monastère de Khouroul. La visite du chef spirituel bouddhiste a souvent été interprétée comme une mission politique : les relations entre Poutine et Ilioumjinov sont difficiles à comprendre, mais Moscou se montre cependant compréhensif envers Elista. Alors qu’on voit de nombreuses affiches représentant Ilioumjinov avec les chefs religieux du monde entier, il n’y en a aucune avec le président russe. A Elista, Vladimir Poutine est un parfait inconnu. Sa visite, en juin 2005, s’est déroulée dans l’anonymat le plus complet, sans bain de foule ni manifestation de bienvenue. Ilioumjinov défie constamment l’autorité de Moscou, qu’il accuse d’ingérence économique et politique, allant pratiquement jusqu’à menacer de créer une mystérieuse “Constitution de la steppe” qui se substituerait à la Constitution de la Fédération russe. Cela ne l’a pas empêché de recevoir, en 2005, une nouvelle confirmation de sa fonction de président, ou plutôt de glava, “chef” en russe. Dans la capitale kalmouke, tout le monde s’attendait à ce qu’Ilioumjinov soit confirmé à son poste et, dans la ville, on raconte qu’il aurait dépensé 5 millions de dollars pour être réélu. Seul Nikolaï Ochirov, unique député indépendant du Parlement kalmouk, se montre réservé. “Cette nomination ne signifie qu’une seule chose, à savoir que Poutine n’est pas libre de faire ce qu’il veut”, affirme-t-il.
P
ourtant, dans les rues de la capitale, tout le monde semble soutenir le jeune autocrate. Rares sont ceux qui osent le critiquer ouvertement. Mais il suffit de parcourir les journaux des années précédentes pour comprendre que le soutien de la population masque un sentiment de résignation envers une situation impossible à modifier. En 2002, après la réélection d’Ilioumjinov au poste de président, puis dans le courant de 2003, après les élections à la Douma, la frêle opposition kalmouke était descendue dans la rue pour protester. La manifestation la plus importante a eu lieu en septembre 2004, donnant lieu à 89 arrestations – un record. Le mouvement protestataire fut ensuite étouffé par les forces de sécurité. La visite du dalaï-lama, quelques mois plus tard, dont rêvait la population kalmouke depuis une dizaine d’années, est tombée à pic. Ilioumjinov a obtenu de nouveau l’approbation de son peuple et la situation s’est stabilisée. Un grand merci au Kremlin.
Les critiques les plus importantes à l’égard d’Ilioumjinov portent sur sa gestion de l’économie nationale. Un Russe ayant choisi de vivre à Elista dit de lui qu’il est corrompu et enclin au népotisme. Il montre dans les rues tous les supermarchés, les bowlings, le billard, l’IKEA local ou les cabinets d’assurances qui ont des liens avec sa personne ou certains de ses fidèles. Nikolaï Ochirov assure que l’ensemble de l’économie dépend du pouvoir personnel d’Ilioumjinov, et il l’accuse d’avoir fait de la Kalmoukie son fief personnel. “Sans son autorisation, on ne peut rien posséder en Kalmoukie”, insiste-t-il. A Elista, le salaire moyen s’élève à 60 euros par mois environ. Il n’y a pas d’industries et aucune entreprise étrangère n’est prête à investir. L’idée de faire de la Kalmoukie un nouveau Koweït – c’était le slogan avec lequel Ilioumjinov s’était présenté à l’élection, en 2000 – est oubliée, même dans les rêves de ses défenseurs les plus acharnés. Pourquoi le Koweït pour modèle ? Parce que, d’après les études kalmoukes, la République possède autant de pétrole que ce pays. Ces théories sont confirmées par le vice-ministre de l’Energie. Valeri Viktorovitch Badmakhalgaev explique en effet qu’il prévoit la mise en œuvre de grands projets d’étude pour évaluer les énormes réserves pétrolières encore inexplorées. L’oléoduc CPC (Caspian Pipeline Consortium) traverse toute la Kalmoukie. Il transporte le pétrole kazakh du gisement de Tengiz jusqu’au port de Novorossisk, sur la mer Noire, où il est embarqué pour rejoindre les centrales thermiques de toute l’Europe. “Jusqu’à présent, l’oléoduc ne transportait que du pétrole kazakh, mais il va bientôt devoir desservir également les gisements kalmouks”, assure le ministre. Les bénéfices liés au passage du CPC vont entièrement au budget central russe, ce qui ne satisfait pas du tout la Kalmoukie. Un autre projet ambitieux concerne la construction du port de Lagan, sur la mer Caspienne. Le projet prévoit le déblocage de plusieurs millions de dollars, et la date de réalisation du port est prévue pour 2007. “Ce délai vous semble trop court ?” demande le ministre sur un ton irrité. “N’oubliez pas qu’Ilioumjinov a fait construire la City Chess en deux ans, et le nouveau monastère en douze mois.” La Kalmoukie possède une main-d’œuvre nombreuse et bon marché. Un grand nombre de travailleurs viennent du nord du Caucase, de pays comme le Daghestan ou la Tchétchénie. Des hommes qui ont fui leur maison pour chercher, dans cette enclave bouddhiste, un havre de paix à offrir à leur famille. Les Kalmouks sont des gens hospitaliers. Ils se disent satisfaits de cette présence, même s’ils considèrent les étrangers comme responsables de l’augmentation des prix dans le pays, notamment dans l’immobilier.

* En français dans le texte.

(Diario, Milan)
Margherita Belgiojoso
Diario della Settimana

RUSSIE CHINE KALMOUKIE : Des Kalmouks d'importation

(Courrier International - Octobre 2006)
La Kalmoukie, république faiblement peuplée de la Fédération de Russie, accueille à bras ouverts ses cousins Chinois originaires de cette région qu'ils ont quittée au XVIIIe siècle mais dont ils ont conservé les coutumes, notamment les traditions de l'élevage, selon l'hebdomadaire russe Ogoniok.
Au dernier recensement, on comptait ici 146 316 Kalmouks, soit à peine plus que dans le district autonome du Xinjiang ouïgour, en Chine, où vivent les descendants de ceux qui, persécutés par le gouvernement tsariste, ont quitté la Russie en 1771, emmenés par le khan Ubashi. Malgré plus de deux siècles en terre étrangère, ils ne se sont jamais assimilés et ont conservé leur culture, leurs traditions et leur langue. Ainsi, ils n'ont de chinois que le passeport.

Au début des années 1990, une centaine de familles du Xinjiang, dont celle de Sadmon Namjavine, sont revenues s'installer en Kalmoukie, une région qu'il avait découverte en 1992 en tant que membre d'une délégation officielle chinoise. Il enseignait l'histoire mongole à l'université et dirigeait un journal scientifique ; sa carrière de chercheur était parfaitement réussie. Pourtant, après ce séjour au pays de ses ancêtres, il lui est apparu impossible de continuer de vivre ainsi. Il a tout abandonné pour se fixer en Kalmoukie.
A cette époque, dans toute la Fédération de Russie, la vie était difficile. Sadmon a malgré tout décroché un poste de professeur de chinois et d'histoire des peuples mongols à l'université d'Etat d'Elista. Certains ont eu moins de chance. Beaucoup ont dû recommencer à zéro et apprendre de nouveaux métiers. Pourtant, à son avis, la Kalmoukie offre de meilleures conditions que la Chine.
1. En Chine, les Kalmouks n'ont presque aucune perspective, ni professionnelle ni dans le domaine de la politique. Les minorités nationales ont beaucoup de mal à se faire une place. En Kalmoukie, au contraire, tout le monde a sa chance.
Chalzan, un autre ex-Chinois, a eu l'idée de préparer des manty [sorte de raviolis chinois] et de les vendre dans les rues d'Elista. Sa recette est devenue si populaire qu'en trois ans il a pu acheter un appartement et une voiture. Il songe désormais à acquérir une ferme et élever du bétail. Les Kalmouks arrivés de Chine pratiquent volontiers l'élevage.
2. Là-bas, nous avons conservé cette tradition, mais, en Kalmoukie même, la collectivisation et la déportation de la population en Sibérie l'ont condamnée. De nombreux éleveurs seront ravis de venir exercer leur métier ici, prédit Sadmon.
Selon les chiffres officiels, ces dix dernières années, chaque Kalmouk revenu au pays a donné du travail à trois ou quatre personnes. Et il faut savoir que les premiers arrivés n'ont touché aucune aide gouvernementale. C'est pour cela que les Kalmouks chinois sont maintenant très demandés.
3. Nous avons établi un accord avec le Service fédéral des migrations pour déterminer le nombre de personnes à accepter, explique Vladimir Sengleïev, ministre de l'Economie de Kalmoukie. Nous prévoyons 10 000 arrivées d'ici à 2009. Ce seront d'abord des Kalmouks qui n'ont pas d'antécédents judiciaires, et bien sûr des personnes qualifiées, dont la Kalmoukie a besoin.
La Kalmoukie manque de tout, en particulier d'ingénieurs. Les Chinois, qui participent au rapatriement des Kalmouks, sont en train d'investir dans la construction d'une usine d'autocars où travailleront ces rapatriés. D'autres projets communs existent déjà.
4. Les autochtones ne sont pas assez nombreux. La Kalmoukie est l'entité administrative la plus vaste du sud de la Russie et dont la densité de population est la plus faible. Pour nous, la démographie est depuis longtemps un problème crucial. Mais nous n'avions aucun intérêt à faire venir simplement de la main-d'œuvre saisonnière, qui serait ensuite partie avec l'argent gagné ici. Ce dont nous avons besoin, ce sont de gens prêts à vivre, travailler et fonder des familles sur cette terre, nous déclare à ce sujet Kirsan Ilioumjinov, le dirigeant de la Kalmoukie. Nous pouvons installer les Kalmouks de Chine le long de notre frontière avec le Daghestan, sur 250 kilomètres de pâturages que presque personne n'exploite. Dans ces zones, l'agriculture et l'élevage sont relativement rentables. Les Chinois sont travailleurs et peu exigeants. De son côté, le gouvernement kalmouk offrira des crédits à tous ceux qui en feront la demande.
Ogoniok, Vladimir Nikouline

CHINE . Les concours mandarinaux : Quand la Chine inventait l’égalité des chances

(Courrier International sept 2007)
Abandonné il y a un siècle par la cour impériale des Qing, le système des concours mandarinaux suscite un peu de nostalgie. Malgré ses défauts, il demeure pour beaucoup de Chinois un symbole d’équité.

On considère souvent que Hong Xiuquan (1813-1864) a choisi le chemin de l’opposition à la dynastie Qing (1644-1911) en prenant la tête du mouvement rebelle des Taiping, après son quadruple échec aux concours mandarinaux. Le système des examens officiels avait fini par faire de ce jeune adolescent plein d’ambition un homme d’âge mûr, sans avenir – en dehors d’un emploi de précepteur, l’un des rares “débouchés” possibles pour les recalés aux concours mandarinaux. Ce système, alors en vigueur en Chine depuis plus de mille ans, sélectionnait année après année l’élite dont les gouvernants avaient besoin. Mais il a produit un nombre plus important encore d’êtres comme Hong Xiuquan, rejetés par le système, sans que, bien souvent, personne se souciât de leur sort.
Quoi qu’il en soit, les concours mandarinaux ont toujours été, depuis leur apparition jusqu’à l’époque où vivait Hong Xiuquan, le meilleur moyen d’ascension sociale pour les enfants issus de familles ordinaires qui voulaient accéder aux sphères dirigeantes (et, pour cela, ils furent vantés par bien des visiteurs européens). En étudiant les classiques confucéens et en participant aux concours successifs organisés de manière unifiée par l’administration, ceux-ci pouvaient même espérer surpasser largement les personnes héritières de hautes fonctions du simple fait de leur naissance.
En 1947, dans le cadre d’une étude statistique assez renommée sur les concours mandarinaux et la mobilité sociale, les sociologues Pan Guangdan et Fei Xiaotong ont analysé 915 copies vermillon – c’est-à-dire des copies recopiées à l’encre rouge par des tiers pour éviter que les examinateurs ne reconnaissent l’écriture des candidats – de l’époque des Qing. Grâce aux inscriptions portées sur les copies à la rubrique “lieu de résidence”, ils ont pu déterminer que 52,5 % des candidats admis étaient originaires de grandes agglomérations, 6,34 % de petites villes et 41,16 % de communes rurales. A l’époque, 90 % de la population chinoise habitait en zone rurale. La proportion de 41,16 % de reçus au concours issus de zones rurales leur semblait assez élevée. Au milieu du XXe siècle, aux Etats-Unis, la population rurale représentait 44,1 % de l’ensemble, mais ne donnait que 21,2 % des scientifiques et 13,9 % des hommes de lettres. Aussi les sociologues en ont-ils conclu que “la mobilité sociale, en apparence forte aux Etats-Unis, est en réalité assez faible, alors qu’en Chine, à l’époque des concours mandarinaux, la mobilité sociale était beaucoup plus élevée qu’elle ne le paraissait. En d’autres termes, l’ascenseur social incarné par les concours semblait en panne alors qu’il ne l’était pas.”
En quelque mille trois cents ans d’existence, le système chinois des examens officiels n’a cessé d’inspirer confiance au simple quidam. “La régularité du système des concours mandarinaux était telle que celui-ci a réussi à se perpétuer de dynastie en dynastie. Même les empereurs n’osaient pas ou ne pouvaient pas le modifier à leur gré. C’était un phénomène qui s’apparentait au rythme naturel des mois et des saisons”, affirme Liu Haifeng, directeur de l’Institut de recherches sur l’éducation à l’université de Xiamen. Cette stabilité quasi immuable avait pour fondement le principe de l’égalité des chances. Tout au long de l’histoire du concours, les différentes modifications ont toujours visé à renforcer son caractère équitable. Sous les dynasties Sui (589-618) et Tang (618-907), le système en était encore à ses balbutiements. La nature et les modalités des épreuves étaient très diversifiées : les examens ne portaient pas seulement sur l’étude des classiques, mais comportaient aussi des sujets tels que l’arithmétique ou le droit. Cela avait certes l’avantage de sélectionner des hommes de talent ayant plusieurs cordes à leur arc, mais, comme les critères de jugement étaient en grande partie subjectifs, les cas d’injustice étaient assez fréquents. Il fallut attendre le règne de l’empereur Shenzong (1067-1085), sous la dynastie Song (960-1279), pour que soient réformés les sujets d’examen. De l’ancien système il ne subsista que les épreuves pour le titre de jinshi [docteur]. De nouvelles règles imposèrent de répondre aux questions uniquement en conformité avec les annales officielles des concours. Sous les Ming (1368-1644) et les Qing, non seulement il devint nécessaire de s’en tenir strictement aux interprétations des textes confucéens données par les deux frères Cheng [Cheng Hao (1032-1085) et Cheng Yi (1033-1108)] et par Zhu Xi (1130-1200), de l’école du principe d’ordre [connue en Occident sous le nom de néoconfucianisme], mais de sévères contraintes de style et de nombre de caractères furent désormais imposées pour les dissertations. Tout cela visait à rendre plus objectifs les sujets d’examen et les critères de notation, autrement dit à réduire au minimum les éléments subjectifs au moment de la correction.
Les examens revenaient au rythme naturel des mois et des saisons

On assista également à une amélioration du système sur le plan technique. Sous la dynastie Song, les feuilles d’examen devinrent anonymes : le haut des cahiers d’épreuve, où étaient mentionnées des informations personnelles telles que le nom et l’adresse, était découpé ou scellé. Par la suite, on vit aussi apparaître le système du “recopiage”, destiné à éviter que les examinateurs ne reconnaissent une écriture. Il était alors demandé à des copistes d’établir des doubles des cahiers d’épreuve des candidats, et c’étaient ces copies qui étaient corrigées par les membres du jury. Malgré tout, l’histoire des concours mandarinaux est émaillée de controverses sur l’égalité devant les examens selon l’origine géographique des candidats. La première remonte à l’époque des Song du Nord (960-1127). Face au nombre de plus en plus important de lettrés originaires du sud du pays qui s’illustraient dans les concours mandarinaux, le clan du Nord, représenté par Sima Guang (1019-1086), proposa d’instaurer des quotas de sélection selon les régions, lesquelles pourraient proposer des candidats dans des proportions fixées, cela afin de rétablir l’équilibre entre le Nord et le Sud. Le clan du Sud, avec à sa tête l’historien Ouyang Xiu (1007-1072), défendait, quant à lui, un recrutement fondé sur le seul mérite, sans faire de distinction selon l’origine géographique des candidats. Pour finir, ce fut l’opinion de Ouyang Xiu qui prévalut, accentuant la domination des lettrés du Sud. Cette tendance atteignit son apogée au début de la dynastie Ming. En 1397, lors de la session de la deuxième lune, l’ensemble des cinquante-deux candidats admis étaient originaires du sud du pays, ce qui provoqua la colère des lettrés du Nord. Ceux-ci envoyèrent une lettre de doléances à l’empereur de l’époque, Zhu Yuanzhang (1328-1398), dans laquelle ils estimaient que les examinateurs avaient avantagé les candidats méridionaux et réclamaient une seconde correction des épreuves. Finalement, l’empereur lui-même s’acquitta de cette tâche, et les soixante et un nouveaux admis provenaient tous du nord du pays. Après cette affaire, le déséquilibre de recrutement entre les candidats du Nord et du Sud s’améliora quelque peu. Vers le milieu de la dynastie Ming fut mis en place un nouveau système d’examens, divisant le pays en trois zones : nord, centre et sud, avec des quotas d’admission différents. Ce système fut à son tour remplacé à l’initiative de l’empereur Kangxi (1662-1722), de la dynastie Qing, par un recrutement au niveau provincial. Le nombre de reçus était proportionnel à celui des candidats de chaque province. C’est un principe qui est resté en vigueur dans le système des examens officiels et dont on retrouve même des traces dans le concours actuel d’entrée à l’université (gaokao).
Thomas H. C. Lee, historien de l’éducation et professeur à l’université de New York, estime que le caractère égalitaire des concours mandarinaux est au cœur du système. Depuis sa création, les différentes mesures adoptées ont toujours cherché à développer davantage l’égalité des chances. Pour lui, les fondateurs des concours mandarinaux ont cependant négligé une question essentielle : si l’on ne fournit à l’ensemble du pays qu’une seule échelle de valeurs et qu’un seul mode de pensée, toute action visant à promouvoir l’égalité finit par entraîner une sclérose idéologique et une perte de puissance créatrice. Ce fut effectivement le plus gros défaut du système des examens officiels dans la dernière période de leur existence.

L’enseignement de base est orienté vers la préparation aux épreuves

Yuan Weishi, professeur à la faculté d’histoire de l’université Sun Yat-sen, à Canton, estime tout à fait rationnel ce système qui sélectionnait les talents d’une façon plus équitable que l’ancien système aristocratique en vigueur sous les Sui. Pourtant, après la dynastie Ming, en raison du rétrécissement des canaux de mobilité offerts aux hommes de mérite et aussi à cause du contenu des épreuves, limité strictement au cadre du bagu wen [dissertation sur les textes canoniques rédigée selon les huit périodes successives de la rhétorique chinoise classique], les examens officiels dégénérèrent en un système réactionnaire et arriéré, affirme-t-il.
Sous les Ming et les Qing, les gouvernants intégrèrent complètement le système des examens officiels dans le cursus des établissements scolaires. Les matières qui n’étaient pas des épreuves du concours furent abandonnées, et les cours se focalisèrent sur la réussite au concours, avec, au cœur de l’enseignement, les dissertations types du style bagu wen. On peut se demander si les candidats aux concours impériaux “en bavaient” vraiment plus qu’un étudiant d’aujourd’hui pour réussir le concours d’entrée à l’université. Selon les estimations du chercheur japonais Miyaki Chisadu, un candidat aux concours impériaux devait connaître par cœur plus de 400 000 caractères anciens pour comprendre parfaitement les classiques confucéens tels que les Quatre Livres et les Cinq Ouvrages canoniques. Aujourd’hui, un étudiant ordinaire, pour réussir le concours d’entrée à l’université, doit passer, outre les évaluations habituelles de milieu et de fin de semestre, une multitude d’épreuves se succédant à un rythme infernal, remplir des milliers de copies et s’astreindre à un temps d’étude quotidien de plus de dix heures. Pour finir, son avenir se joue sur une seule épreuve, ce qui est encore plus cruel que les concours mandarinaux trisannuels… Par une étrange analogie, l’importance du concours d’entrée à l’université dans les études actuelles est telle que l’enseignement de base en est devenu un simple appendice. Mais il faut bien avouer que le concours a si bien fait la preuve de son impartialité et de son équité qu’il serait difficile de le remplacer par un autre mode d’évaluation des acquis de l’enseignement.
En 1989, la Chine a amorcé une première véritable réforme dans le mode de recrutement de ses fonctionnaires [remplaçant le système d’affectation des étudiants diplômés, en déshérence]. Sous l’égide conjointe du département de l’organisation du Parti communiste et du ministère des Affaires du personnel a été instauré un examen de recrutement d’agents pour les organismes publics relevant de l’autorité centrale. Mais c’est seulement en 1994 qu’un examen pour le recrutement des fonctionnaires a véritablement été mis en place sur une grande échelle. Cette année-là, le ministère des Affaires du personnel a publié des “dispositions provisoires concernant le recrutement des employés de l’Etat”, c’est-à-dire un règlement qui marquait officiellement l’instauration d’un examen à ces fins spécifiques. Une enquête statistique montre que, fin 2003, 700 000 fonctionnaires avaient été recrutés ainsi, soit presque l’équivalent du nombre de reçus à chaque session des concours mandarinaux de second grade. De nos jours, les défauts d’un système éducatif obnubilé par la préparation des examens font l’objet de nombreuses critiques. Malgré cela, le 25 octobre 2005, une enquête publiée par le Centre de recherches sur la jeunesse chinoise (CRJC) et intitulée “Situation et espoirs des élèves chinois du primaire et du collège concernant leurs études et leur vie quotidienne” montrait qu’à Pékin 58 % des écoliers étaient favorables à un examen d’entrée au collège, tandis qu’au niveau national le pourcentage dépassait les 63 %.
Ainsi, alors que la suppression de l’examen d’entrée au collège visait au départ à alléger la charge de travail des écoliers, ceux-ci semblent pourtant préférer cette formule. Pour le directeur adjoint du CRJC, Sun Yunxiao, cet état d’esprit s’explique principalement par le fait que la plupart des élèves pensent qu’un examen d’entrée au collège leur donne l’occasion de concourir à chances égales. On voit donc que, malgré leur abandon il y a un siècle environ, les concours mandarinaux sont toujours présents dans le cœur des Chinois et servent aujourd’hui d’argument à tous les défenseurs du système d’examens actuel, au nom d’un recrutement fondé sur le mérite et de l’égalité des chances. Cependant, les maux du système de jadis tourmentent toujours les gens d’aujourd’hui. Il s’agit notamment des obstacles que dressent sur leur route le principe simpliste et figé de l’“égalité des chances” et l’étouffement des personnalités induit par la quête de l’objectivité à tout prix. Si l’on ne parvient pas à s’affranchir de ces maux, le système actuel des examens risque fort de manquer de points d’appui.
Sun Zhan et Zheng Chu
Zhongguo Xinwen Zhoukan (China Newsweek)