23.12.05

RUSSIE : Russia Today, télé VRP à l'étranger

Lancée le 10 décembre, la CNN russe, proche du pouvoir, veut redorer l'image du pays.

Libération : vendredi 23 décembre 2005

Vert fluo, rose fuchsia, bleu électrique, orange sanguine... Russia Today, nouvelle chaîne russe d'information en anglais, a pour mission de redonner des couleurs un peu plus optimistes à l'image de la Russie à l'étranger et semble exécuter la tâche au pied de la lettre. Depuis le 10 décembre, sa diffusion a commencé à destination de l'Europe, de l'Amérique et de l'Asie (1), dans un arc-en-ciel de couleurs flashy. A Moscou même, les abonnés au bouquet satellite NTV-Plus ont pu découvrir ce qui se veut «la Russie vue de Russie». Un des premiers documentaires, déjà diffusé une bonne dizaine de fois, montre un artiste allemand qui vit dans un de ces innombrables villages russes, éloigné de tout, enterré sous la neige en hiver : «Sur les ruines d'une ancienne ferme collective soviétique, il a trouvé le sens de la vie», répète la bande-annonce. A la fin du reportage, on apprend ce que l'ermite allemand a découvert en Russie : «Il a trouvé la beauté, la liberté et l'inspiration.»

Arbre de Noël géant. Imaginée par deux proches collaborateurs de Poutine, son porte-parole Alexeï Gromov et l'ancien ministre de l'Information Mikhaïl Lessine, Russia Today a été conçue pour répondre à une phobie russe très répandue, au Kremlin mais aussi dans tout le pays : l'impression que l'image de la Russie est très négative dans les médias étrangers, qui, lorsqu'ils évoquent la Russie, parlent de la guerre en Tchétchénie, de l'arrestation de Mikhaïl Khodorkovski ou du contrôle politique à nouveau imposé à toutes les télévisions. La rédaction en chef de Russia Today a été confiée à une jeune journaliste de 25 ans, Margarita Simonian, précédemment reporter au Kremlin pour la télévision d'Etat Rossia, et connue pour ses liens avec l'entourage de Poutine.

Dans les bulletins d'information de Russia Today, place est ainsi faite à l'information «positive», comme la livraison d'un arbre de Noël géant au Kremlin ou les préparatifs des camions russes Kamaz pour le Paris-Dakar... Une grande attention semble aussi accordée à de petites nouvelles apparemment insignifiantes, «un mort causé par l'effondrement d'un toit», trois autres dans l'explosion de fusées d'artifice... faits divers jetés en pâture comme pour prouver que Russia Today aborde aussi les aspects «négatifs» de l'actualité russe. Rien, en revanche, n'a encore été montré des trois à cinq soldats russes en moyenne qui, tous les jours, sont encore tués en Tchétchénie.

«Qu'en trois mois on ait réussi à lancer cette chaîne est déjà un bel exploit», tente de se rassurer un des journalistes recrutés à Londres et installé depuis septembre à Moscou, où il semble un peu perdu. «Pour moi, avoue-t-il, c'est surtout une première occasion de faire de la télévision, de vivre une aventure à l'étranger et d'améliorer aussi mon salaire par rapport à ce que je gagnais à Londres.» Pour présenter les nouvelles de Russie avec le bon accent british, quelque 70 journalistes étrangers, britanniques pour la plupart, ont été recrutés, sur un effectif total d'environ 400 salariés. Beaucoup d'entre eux n'avaient l'expérience ni de la télévision ni, surtout, de la Russie avant de débarquer il y a quelques mois. Ils écorchent encore les noms russes à l'antenne. La toute jeune rédactrice en chef a elle-même confessé que la plupart «ont une idée très vague de la Russie». «Je leur ai fait par exemple un cours pour expliquer que la Tchétchénie n'était pas un pays à part, mais une partie intégrante de la Fédération de Russie», a-t-elle avoué.

30 millions de dollars. «Il n'y a pas de mystère, résume un autre de ces jeunes embauchés britanniques. Un bon journaliste anglophone de télévision ne laisserait pas tomber son job à la BBC ou Sky News pour venir travailler à Russia Today.» Dotée par l'Etat d'un budget de lancement de 30 millions de dollars, la nouvelle chaîne a souvent été présentée comme une CNN russe ou une BBC russe. Pourtant, elle s'apparente plutôt à CCTV9, la chaîne d'Etat chinoise en anglais, qui prétend, elle aussi, montrer à l'étranger le meilleur de la Chine.

«Schémas soviétiques». «Le Kremlin raisonne encore dans les anciens schémas soviétiques de propagande et contre-propagande, soupire Igor Iakovenko, secrétaire général de l'Union des journalistes russes. Il pense que la réputation de la Russie peut dépendre de la création artificielle d'images dans les médias. Mais les belles images produites par Russia Today ne serviront à rien. Elles n'empêcheront pas de voir en même temps les milliers d'images noires de la Russie qui continuent d'être diffusées par ailleurs. L'époque où les nouvelles ne circulaient pas est heureusement révolue.» Une des jeunes Britanniques de Russia Today opine, déjà soucieuse : «L'épreuve de vérité viendra s'il se passe à nouveau une tragédie comme Beslan, une prise d'otage ou une attaque tchétchène. Je serai moi-même curieuse de voir ce que nous en montrerons.»

Lorraine MILLOT

(1) Russia Today est diffusée via les satellites Intelsat Americas 5, Hotbird 6 et Taicom 3.

Libération : vendredi 23 décembre 2005

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