23.12.05

POLOGNE : Radio Maryja sert la messe du pouvoir

La station polonaise, ultracatholique, a fait campagne pour le président Lech Kaczynski.

Libération, vendredi 23 décembre 2005

Symbole des temps nouveaux, la station ultracatholique Radio Maryja, longtemps boudée par la classe politique, vit ses heures de gloire. Pour barrer la route au candidat libéral Donald Tusk, elle a soutenu Lech Kaczynski, qui prend ses fonctions de chef de l'Etat aujourd'hui. Et, très populaire dans la campagne profonde, elle a pesé dans sa victoire. Pour le quotidien Gazeta Wyborcza, il n'y a pas de doute, «Radio Maryja a été le vrai gagnant des élections, législatives et présidentielle».

Protégé par une clôture de deux mètres de haut et tout un système de caméras de surveillance, le siège de la station à Torun, à 180 kilomètres au nord de la capitale, voit désormais défiler des limousines gouvernementales. Ce ne sont plus seulement les auditrices qui viennent déposer de modestes dons, prier dans la chapelle ou acheter les recettes de cuisine de soeur Felicja, vendues dans la librairie à côté de livres sulfureux comme le Protocole des sages de Sion...

Phobies antisémites. Le chef du gouvernement, Kazimierz Marcinkiewicz, a donné le ton. Peu après sa nomination, fin octobre, ce catholique pratiquant, père de cinq enfants, s'est rendu à Torun accompagné de deux ministres. Il a participé à la célèbre émission du soir, Conversations inachevées. Les auditeurs qui téléphonent déversent leurs phobies antisémites à l'antenne, s'attaquent aux postcommunistes et aux libéraux, nouvelle menace pour la Pologne catholique. D'autres ministres ont suivi. Celui du Trésor, Piotr Wozniak, a même déploré le mauvais état de la route entre Torun et Varsovie.

Pour les 14 ans de la radio, fêtés en grande pompe le 7 décembre, le Premier ministre, retenu à la Diète pour le débat sur le budget, a envoyé à Torun ses ministres de la Justice et des Services spéciaux, ainsi qu'une conseillère. «Que toute la Pologne voie bien qui est là aujourd'hui !» s'est rengorgé le père Tadeusz Rydzyk, directeur et fondateur de la radio, devant les 10 000 fidèles entassés dans et autour de l'église des rédemptoristes, avant d'énumérer les VIP présents : Andrzej Lepper, le chef du parti populiste Samoobrona, Roman Giertych, le leader de l'ultracatholique Ligue des familles polonaises (LPR), ainsi que le président et un vice-président du Parlement, des députés et des sénateurs du parti Droit et Justice (au pouvoir, le PiS), de Samoobrona et de la LPR, et leurs eurodéputés.

En votant en sa faveur, les députés de Samoobrona et de la LPR ont assuré l'investiture du cabinet de Marcinkiewicz, minoritaire au Parlement. Le père Rydzyk rêve désormais que ces trois partis forment une coalition gouvernementale, surnommée la coalition «des bérets en mohair», allusion aux couvre-chefs portés par de nombreuses auditrices de Radio Maryja, le plus souvent des femmes âgées venues de la campagne.

Le père Rydzyk a rendu une visite en retour à Varsovie, participant à une rencontre tardive avec un groupe de députés du PiS et du LPR. Tout cela se passe sans la bénédiction de l'épiscopat, qui, depuis des années, voit d'un mauvais oeil l'engagement du père Rydzyk dans la vie politique, mais qui se garde bien d'intervenir. Huit évêques ont toutefois assisté à la grand-messe à Torun : plus de deux heures avec chorale et orchestre des gardes-frontières. «L'engagement politique de la radio est absolument contraire à l'enseignement de l'Eglise», explique à Libération l'évêque Tadeusz Pieronek, selon lequel la participation des quelques évêques ressortit à leur choix personnel.

Rosaire. La station est, de loin, la mieux captée dans les campagnes où elle est leader. Elle est également la plus écoutée par la diaspora polonaise aux Etats-Unis, en Allemagne ou en Belgique, ce qui fournit les précieux dons qui font vivre l'empire du père Rydzyk.

Longtemps méprisée par les grands médias, «la station entre petit à petit dans les salons politiques et les salons viennent à elle, souligne le sociologue Pawel Boryszewski. Elle a tout d'une secte. Mais sur le fond, le père Rydzyk ne touche pas aux dogmes. Le problème, en fait, est que cette radio a deux côtés, un religieux, parfaitement acceptable, et un autre, politique, qui ne fait qu'engendrer des conflits».

Même les ennemis du père Rydzyk, comme Jaroslaw Walesa, député libéral et l'un des quatre fils du fondateur de Solidarité ­ que la radio a accusé d'avoir été un agent communiste ­, dresse un jugement balancé : «Les prières et le rosaire dits à l'antenne, c'est fabuleux, mais la haine que la radio propage est inacceptable.»

Radio Maryja s'est toujours nourrie des attaques dont elle est l'objet. Les étudiants de l'école de journalisme du père Rydzyk ont déposé en offrande sur l'autel plusieurs cartons d'articles de presse découpés dans des journaux ­ «des milliards de mensonges, de calomnies, de poison et de pierres jetées contre Radio Maryja», souligne son directeur. Car la radio se veut le seul média en Pologne à dire la vérité. Avec les deux autres titres de l'empire médiatique du père Rydzyk : le journal Nasz Dziennik et la télévision Trwam.

Près de 200 jeunes sont inscrits à l'école Veritatis Splendor, à Torun. «La culture médiatique» y est enseignée par le père Rydzyk lui-même. Les étudiants sont acceptés sur recommandation de leur curé et après un entretien avec le père. Ils ont accès aux moyens techniques les plus modernes. Et désormais, ils pourront faire des stages au gouvernement.

Millions de zlotys. Avec quel argent le père Rydzyk a-t-il construit cet empire ? Personne ne sait exactement. Officiellement, le financement provient des dons pour le culte religieux, mais il n'a jamais pu être contrôlé par le fisc. Nul ne sait, en outre, où sont passés les millions de zlotys que les auditeurs ont versés il y a quelques années, après un appel du père Rydzyk pour sauver les chantiers navals de Gdansk, le berceau de Solidarité, alors au bord de la faillite.

Maja ZOLTOWSKA

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