2.12.05

KAZAKHSTAN : Nucléaire : Des grenouilles et des hommes

Courrier International (8 décembre 2005) reprenant New Scientist

Publié en France en décembre 2005

L’Union soviétique a procédé à cinquante essais nucléaires dans la région. Une biologiste mobilise et aide les habitants exposés aux radiations.

Vous souvenez-vous des essais nucléaires qui ont eu lieu dans votre jeunesse ?
Nous vivions à 400 kilomètres du polygone d’essais, qui se trouvait en pleine steppe. Mais je me souviens d’avoir vu dans mon enfance les lustres de la maison trembler et parfois même le sol bouger. Les essais étaient souterrains, car, depuis la signature du traité d’interdiction des essais nucléaires, en 1963, on n’effectuait plus d’essais atmosphériques. A l’époque, nous ne savions pas de quoi il s’agissait. Les gens parlaient de tremblements de terre.

Quel genre d’éducation avez-vous reçue ?
Mon père était mineur à Karaganda, une grande ville industrielle de l’est du Kazakhstan. Mais je me suis toujours sentie à l’aise dans la nature. J’allais souvent dans la steppe. Ces vastes étendues toutes plates me faisaient penser à l’océan, et je pouvais y voir le soleil et la lune en même temps. J’ai toujours aimé les animaux, c’est pourquoi j’ai voulu devenir biologiste. Une fois diplômée de l’université, j’ai effectué des recherches dans les domaines de l’environnement et de la biologie. Je m’intéressais à la génétique. Ma spécialité était les amphibiens, en particulier les grenouilles. Ce sont des sujets de recherche uniques car ils vivent à la fois sur la terre et dans l’eau. La grenouille est comme une éponge. Elle absorbe tout, et tout passe à travers elle.

Y compris les radiations ?
Oui, bien sûr. Quand la perestroïka est arrivée et que nous avons appris que des essais nucléaires avaient été réalisés dans la région, mes collègues et moi avons décidé de faire des recherches sur leurs effets. Nous voulions prouver que ces essais avaient été nocifs pour l’environnement et les habitants. Après le départ des militaires, nous avons entrepris de faire des analyses dans le polygone de tir, à proximité de Semipalatinsk. Nous avions un dosimètre, mais pas de vêtements de protection adéquats : seulement des survêtements, des gants, des bottes en caoutchouc, et aussi des masques et de quoi protéger nos cheveux. Une fois notre campement établi, nous avons entamé nos recherches.

Qu’avez-vous trouvé ?
La première fois, nous sommes restés sur place pendant deux mois. Ce fut un long cauchemar. En quarante ans, près de 500 essais nucléaires avaient été réalisés à l’air libre et sous terre. Leur puissance combinée représentait l’équivalent de 20 000 bombes d’Hiroshima. Nous avons découvert des tas de vieux engins militaires, avions et chars laissés à l’extérieur par les militaires pour voir quelles sortes de dégâts ils allaient subir. Nous avons stocké tous ces équipements dans d’immenses décharges. Nous avons également appris que les habitants du coin emportaient les matériaux radioactifs soit pour les mettre au rebut, soit pour les utiliser chez eux. Ils prenaient tout ce qu’ils pouvaient, car c’était du matériel de bonne qualité. Le polygone comportait d’énormes bunkers qui formaient une sorte de ville souterraine. Les habitants étaient au courant de leur existence. Les hommes d’affaires faisaient appel aux gens de la région pour fondre des métaux non ferreux comme le cuivre.

Quelles recherches avez-vous effectuées dans le polygone de tir ?
J’ai fait des recherches sur les animaux et leur habitat. Je voulais voir quel genre d’altérations cellulaires avaient produites les essais. Dans certains secteurs du polygone, le niveau de radioactivité dépassait 20 000 microröntgens par heure, soit 2 000 fois plus que la normale. Nous avons utilisé des animaux qui vivaient là depuis des générations et nous avons découvert que même une faible radioactivité pouvait engendrer des changements importants dans les cellules et les chromosomes. Les grenouilles étaient parfaitement adaptées pour ces tests, car elles absorbent les radiations et ont de gros chromosomes, ce qui permet de mieux voir les altérations. J’ai attrapé des grenouilles sur le site, en particulier dans un lac radioactif. La plus forte explosion, en 1965, devait avoir lieu dans le lit asséché de la rivière Chagane. Pour éviter qu’un fleuve voisin, l’Irtych, ne soit contaminé par des poussières radioactives, un barrage a été construit sur la Chagane, et c’est ainsi que s’est formé le lac. Les militaires y ont lâché des carpes, qui sont devenues énormes. Nous avons effectué des tests sur ces poissons, ainsi que sur des lézards et des grenouilles.

Pourquoi abandonner vos recherches ?
Au bout d’un certain temps, j’ai pensé que nous avions accumulé suffisamment de données scientifiques prouvant les effets nocifs des essais, même avec de faibles doses de radiations. Les gens avaient l’impression de servir de cobayes. Pendant soixante-dix ans, ils avaient bénéficié de prestations de l’Etat en tant que citoyens de l’Union soviétique. Maintenant que le polygone était fermé et qu’il avait été prouvé que leur santé avait été altérée par les essais, ils s’attendaient à recevoir un traitement, mais personne ne leur venait en aide. C’est pourquoi j’ai décidé d’agir pour les aider à modifier leurs comportements.

Qu’avez-vous fait ?
N’ayant pas la possibilité de leur offrir des terrains non contaminés, en 1992, j’ai participé à la fondation d’Ecocenter, une petite association qui encourage les citoyens à défendre leurs droits environnementaux et à demander de l’aide. Nous avons organisé des séminaires pour les instruire sur la législation en vigueur et leur indiquer la démarche à suivre pour accéder à l’information, demander une indemnisation, lancer une action judiciaire et, plus généralement, défendre leurs intérêts. Mais, dans l’ensemble, les choses n’ont guère changé. En plus de l’irradiation, il y a un problème de pauvreté.

Pourquoi les gens ne quittent-ils pas la steppe ?
Parce qu’ils n’ont pas d’autre endroit où aller. Ils vivent là depuis longtemps. Et la radioactivité n’est pas élevée partout. C’est surtout autour du site d’explosion et du lac nucléaire que la situation est critique. Ailleurs, c’est moins grave.

www.earthisland.org/cse

Fred Pearce

Courrier International (8 décembre 2005) reprenant New Scientist

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