21.12.05

Chine-Vatican : esquisse d'une détente

Le Monde du 21.12.05

Jamais la partie diplomatique qui se joue entre le Vatican et la Chine n'a semblé aussi subtile et serrée. Elle est suivie de près par les chancelleries européennes et américaine. La portée d'un accord — qui n'est pas imminent, mais ne paraît plus hors de portée — serait symbolique autant que politique. A la taille de la Chine, les catholiques sont une infime minorité — entre 12 et 20 millions, dans 118 diocèses —, mais la "normalisation" de leurs relations avec le Vatican serait le signe d'un progrès aux conséquences imprévisibles.


Apparemment, rien ne bouge. Pékin élève toujours deux conditions formelles au rétablissement de relations interrompues à la suite de l'expulsion du nonce apostolique en 1951: la rupture du Vatican avec Taïwan (où le nonce s'était réfugié) et la "fin des ingérences" de l'Eglise dans les affaires intérieures chinoises, allusion à la volonté du pape d'y nommer — comme partout ailleurs — ses évêques.

Le 20 avril, Pékin avait salué l'élection de Benoît XVI et exprimé le souhait d'un déblocage des relations. Mais à ses conditions : en octobre, il refusait le visa à quatre évêques invités à Rome par le pape pour un synode mondial. Motif : Benoît XVI aurait dû passer par les canaux de l'Association patriotique des catholiques de Chine, l'instance de contrôle — créée en 1957 — de l'Eglise dite "officielle" (70 évêques), à distinguer de l'Eglise "clandestine" qui a refusé l'allégeance au communisme pour rester fidèle à Rome et est victime de nombreuses arrestations de prêtres, d'évêques et de persécutions.

Rien de nouveau sous le soleil chinois ? Voire. Sur ces deux "préalables" — Taïwan et les nominations d'évêques, c'est-à-dire le contrôle des catholiques —, des verrous sont en train de sauter. Le Vatican reste le seul Etat européen à être encore représenté sur l'île nationaliste mais, souligne-t-on à Rome, c'est le fruit de circonstances historiques plus que d'une politique de soutien délibéré. A Taïpeh, le nonce a fait place à un simple chargé d'affaires. Les chefs de la diplomatie du Vatican — le cardinal Sodano, secrétaire d'Etat, Mgr Lajolo, "ministre des affaires étrangères" de Benoît XVI — répètent qu'ils sont prêts à transférer la nonciature, "du jour au lendemain" de Shanghaï à Pékin.

La hiérarchie catholique de Taïwan serait disposée à accepter cette situation, comme prix de la reconnaissance de l'Eglise de Chine. Elle n'a jamais fait obstacle à la réduction de la représentation du Vatican dans l'île. Si la nonciature était un jour transférée à Pékin, il resterait un "bureau" à Taïpeh. Le cardinal Jean-Louis Tauran, ancien "ministre des affaires étrangères" de Jean Paul II, vient de se rendre à Taïwan, pour s'assurer du soutien de l'Eglise locale. D'autres personnalités — le cardinal Mahony, de Los Angeles, le cardinal Etchegaray, l'homme des missions diplomatiques sensibles sous Jean Paul II — ou des médiateurs de la communauté de San't Egidio se sont rendus, à plusieurs reprises, à Pékin pour rassurer la Chine et exprimer le souhait d'une normalisation diplomatique.

Celle-ci ne se fera pas à vil prix. Les diplomates de l'Eglise font valoir qu'ils ne quitteront pas Taïwan pour Pékin avant un "accord général", capable de garantir l'autorité du pape sur la totalité des catholiques de Chine et d'assurer les conditions d'un retour à la liberté de religion. Or, sur ces deux points, les choses se mettent aussi à bouger. L'exemple le plus frappant touche aux nominations d'évêques, longtemps verrouillées par le régime, mais qui font désormais l'objet d'une entente préalable entre Rome et Pékin, publiquement révélée par les bénéficiaires, sans que les autorités chinoises ne crient à l'ingérence étrangère.

En cas de vacance d'un diocèse, le nom d'un nouvel évêque fait d'abord l'objet d'une concertation au sein du clergé local. Un ou plusieurs noms sont adressés à la "Conférence des évêques", paravent de l'Association patriotique des catholiques, qui ratifie ou non ce choix. Parallèlement, ce nom est soumis à l'approbation du Vatican par un diplomate de la nonciature aux Philippines, résident à Hongkong. C'est un Irlandais, Mgr Eugène Nugent, qui occupe ce poste. La nouveauté est que les évêques ainsi nommés n'hésitent plus à rendre publique leur investiture par le pape, soit par une annonce au cours de leur cérémonie d'ordination; soit en mettant la photo de Benoît XVI sur leur faire-part !

C'est une situation que le régime chinois semble avoir décidé de tolérer. En 2002, Mgr Feng Xinmao, évêque auxiliaire de Hengshui (province de Hebei), avait dû patienter deux ans avant d'être ordonné parce que la nouvelle de sa nomination par Rome avait été ébruitée. Mais, plus récemment, le 29 juin 2005, ni le Bureau local des affaires religieuses, ni la "Conférence des évêques" de Chine n'ont pu empêcher que Mgr Joseph Xing Wenzhi, 42 ans, nouvel auxiliaire de Shanghaï, révèle à ses fidèles que sa nomination avait été le fruit d'un accord entre Rome et Pékin. D'autres évêques ont aussi rendu publique leur nomination par le pape : Mgr Dang Mingyan, évêque coadjuteur du diocèse de Xian, Mgr He Zeqing, à Wanzhou, etc..

C'est un élément décisif dans un jeu où la Chine ne supporterait pas de perdre la face. Si elle n'identifie plus l'Eglise à une puissance impérialiste, elle n'entend en rien céder à son refus de la "double allégeance". L'article 36 de la Constitution met en garde les religions contre la soumission à toute autorité extérieure. "Ces nominations n'ont rien à voir avec le Vatican", répètent, malgré l'évidence, les autorités. Mais Mgr Zen Ze-Kiun, évêque de Hongkong, militant des droits de l'homme, confirme que si des évêques "officiels" sont ordonnés avec le consentement de Rome, c'est la première fois que ces accords sont rendus publics.

De tels changements ne seraient pas possibles sans la ferveur que manifestent les chrétiens de Chine. A Shanghaï, la mort de Jean Paul II a été le prétexte à de grandes célébrations. Les églises, les séminaires, les noviciats sont pleins. "Le christianisme est plutôt bien vu dans les milieux intellectuels, confirme le Père Jean Charbonnier, des Missions étrangères de Paris, car il fait appel à la conscience individuelle et au respect de la personne humaine et paraît plus moderne". L'ouverture du pays favorise les séjours de prêtres ou séminaristes à l'étranger. Jamais les communications n'ont été aussi étroites entre les chrétiens de Chine et les Eglises ou les universités en Occident.

Le rétablissement des relations entre le Vatican et la Chine serait un signal fort adressé aux 30 millions de chrétiens (en comptant les protestants dont le nombre progresse aussi). Sans surestimer cet événement, le Vatican en escompte de nombreux fruits, dont une réunification — à terme — entre les deux Eglises, officielle et clandestine. A moins qu'elle ne suscite aussi quelques solides règlements de compte...

Henri Tincq
Le Monde du 21.12.05

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