20.12.05

CHINE : Macao « l'enfer du jeu » flambe toujours !

Le Monde du 20.12.05

Certaines réputations ont la vie dure. Parfois, le passage du temps semble les renforcer. C'est le cas pour Macao. Le cliché d'"enfer du jeu" qui colle aux rivages de l'ancienne colonie portugaise ne cesse, malgré son retour dans le giron de la mère patrie chinoise le 20 décembre 1999, de se confirmer.

Jusqu'à la rétrocession du territoire, après quatre cent quarante-deux années de règne colonial portugais, cette héritière dévergondée d'un empire englouti, cette terre de stupre et de lucre qui fut aussi un lieu de refuge, un espace de tolérance et une base arrière pour le prosélytisme jésuite en Chine vivait au rythme du claquement des pions jetés sur les tapis verts. Macao avait même son empereur du jeu, et le souverain n'était pas partageur : Stanley Ho, richissime homme d'affaires chinois, 84 ans cette année, eut le privilège de détenir durant un demi-siècle le monopole absolu sur les casinos par le biais de sa Sociedade de turismo e diversoes de Macau. Un jour, il avait lâché à un journaliste américain : "Ici, il n'y a qu'un seul business, et c'est moi qui le gère !"

Les choses ont changé. Certes, le Docteur Ho — comme tout le monde l'appelle ici d'un titre qui n'a rien de médical — a toujours son hôtel-casino, le célèbre Lisboa, une grosse pâtisserie architecturale d'un goût incertain qui domine le front de mer. Là se pressent joueurs Hongkongais ou du reste de l'Asie, prostituées chinoises venues du continent, demi-mondaines russes, bref, toute la faune interlope de ces interminables nuits macanaises où l'on ne perd pas que le sommeil. Mais depuis 2002, Stanley Ho ne jouit plus de son monopole. Il reste l'un des acteurs dominants, mais il a dû partager le gâteau avec de nouveaux venus. Ces derniers ne sont plus chinois. Ils viennent de l'autre côté du Pacifique, depuis la capitale d'un autre "enfer du jeu", Las Vegas.

En 2002, lorsque la licence du Docteur Ho arriva à expiration, le gouvernement local accepta de la lui renouveler tout en ouvrant le marché à d'autres investisseurs. Stanley Ho est en train de faire agrandir son hôtel-casino et de bâtir un Lisboa bis qui promet d'être un complexe plus formidable encore. Une autre compagnie a utilisé sa licence pour un projet consistant à créer sur le port des pêcheurs un vaste parc d'attractions reproduisant, en réduction, des rues hollandaises, espagnoles, le palais du Potala de Lhassa, des monuments de l'Antiquité... Mais un autre vieux loup des jeux et des loisirs menace le bon Docteur Ho : Sheldon Adelson possède l'une des quinze plus grandes fortunes mondiales, il est propriétaire du célèbre ensemble de casinos et de loisirs Venetia à Las Vegas, où il a, entre autres, reproduit une petite Venise. A Macao, le milliardaire a déjà touché son jackpot : "J'ai investi 265 millions de dollars dans le Sands, mon casino de Macao", nous dit-il d'une voix rocailleuse au téléphone depuis Malibu, en Californie. "En moins d'un an et demi, ajoute-t-il, je suis rentré dans mes frais. J'ai déjà récupéré 40 % du marché des joueurs ordinaires..."

Entre les magnats du jeu, la compétition s'annonce impitoyable, et la guerre couve : "J'ai toujours aimé les défis, je vais montrer au monde qui sera capable de gagner, et j'ai peur que ça soit moi", ironisait l'autre jour Stanley Ho dans le magazine Macau Business. En attendant, son concurrent, Adelson, est en train de faire construire à Cotai, une presqu'île rattachée à Macao, un projet pharaonique de 1,8 milliard de dollars (1,5 milliard d'euros), où des casinos et (encore !) une mini-Venise jouxteront des hôtels de luxe, des salles de conférences et d'expositions. Tout cela sans compter un troisième acteur, Steve Wynn, un autre tsar de Las Vegas, qui construit un complexe de 700 millions de dollars ! Selon l'économiste portugais José Duarte, il y avait, en 2003, "400 tables de jeu et un millier de machines à sous ; certaines projections indiquent qu'il pourrait y en avoir respectivement 6 000 et 11 000 en 2010. La même année, le nombre de casinos aura doublé, c'est-à-dire qu'il y en aura en tout une trentaine". La passion des Chinois pour les jeux de hasard explique bien sûr ce formidable essor et l'extraordinaire potentiel de Macao. Lorsque le Sands a ouvert, au printemps 2004, ce fut l'émeute : 30 000 personnes s'y bousculèrent pour être les premières à pénétrer dans ce gigantesque temple dédié au pari.

Depuis lors, sous le grand ciel de sa voûte égayée par un écran vidéo géant, la foule s'agglutine le soir — et vingt-quatre heures sur vingt-quatre —, surtout en fin de semaine, autour des tables de black jack, de roulette et de jeux chinois au son d'orchestres pop dont les chanteurs s'époumonent derrière un bar interminable où l'on peut s'affairer sur l'écran d'ordinateur d'une machine à sous électronique incrustée dans le comptoir. Devant l'une d'elles, un certain M. Wang grimace en racontant ses mésaventures devant des vodka-tonic. "Ce soir, j'ai perdu 10 000 patacas (environ 1 000 euros), mais tant pis ; je viens ici une quinzaine de fois par an et, la plupart du temps, je perds..." M. Wang travaille de l'autre côté de la "frontière", sur le continent, dans la province de Canton. Il est "commercial" dans une entreprise d'engrais sino-russe. Il a vécu à Francfort, parle l'anglais et l'allemand. Il se lamente contre "ces salopards de corrompus du parti (communiste chinois) qui viennent claquer à Macao, dans les salles du haut, réservées aux VIP, le fric qu'ils ont détourné sur le continent. Moi, je suis accro, mais je parie mon propre fric !" Il reprend une vodka et s'esclaffe : "Mais bien sûr que je suis aussi membre du parti ! Vous pensez qu'on peut réussir en Chine autrement ?"

Depuis que le régime de Pékin a autorisé les Chinois du continent à obtenir des visas individuels pour Hongkong et Macao, l'ancien territoire portugais ne désemplit plus : environ 16 millions de touristes en 2004 — pour une population de 450 000 personnes — et peut-être une vingtaine de millions cette année. Mais ce succès ne plaît pas à tout le monde. Même si l'industrie du jeu et des plaisirs est source de création d'emplois, l'essor risque, à terme, de profiter surtout aux Chinois venus de "Chine". Dans une des vieilles rues rénovées du centre-ville, tout près de la place du Sénat, une dame de la communauté macanaise — cette population métissée qui forme encore une minorité importante et active du territoire — hoche la tête en nourrissant ses chats : "Macao est trop petite pour devenir une nouvelle Las Vegas", soupire-t-elle. Du haut d'un balcon, sa très vieille mère l'observe. "Je suis ici en vacances. J'habite Lisbonne, où je suis institutrice."

"Plus de 50 % de la population de Macao est toujours originaire du continent — dont une grande partie se moque de l'avenir du territoire", explique Paulo Azevedo, chantre local du journalisme indépendant. Assis malgré lui à une table du Clube Militar, restaurant résolument colonial où de vieux gentlemen viennent lamper un "caldo verde" (soupe de légumes), M. Azevedo s'inquiète : "Avec 50 000 visiteurs par jour, qui va payer le prix écologique, humain, économique d'un tel afflux ? L'immobilier est déjà en train de flamber..." Ailleurs, dans le petit café d'un vieux quartier rescapé des bulldozers qui ont transformé, en vingt ans, cette ville d'Asie dont le nom sonnait jadis comme une promesse en un petit Manhattan de mauvais goût, deux chercheuses étrangères expliquent l'impact de ce nouvel avatar de l'"enfer du jeu" sur les mentalités. "Les enfants sont exposés à un âge trop précoce à l'industrie du jeu, observe Gertina Van Schalwyk, psychologue sud-africaine. Par exemple, si leurs parents travaillent dans les casinos, ils se retrouvent confrontés à un style de vie de famille qui a complètement changé."

"Le gouvernement proclame que l'industrie du jeu a des effets positifs. Mais il n'est pas conscient du facteur psychologique que tout cela induit : en fait, les Macanais se sentent écrasés par l'afflux de touristes et de joueurs", ajoute Emilie Tran, doctorante française de L'Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris. Le son de cloche est similaire au presbytère de la cathédrale, où reçoit le vicaire général Pedro Chung : "Le gouvernement dit : 'Les jeux, c'est bien pour l'économie.' D'accord. Mais il ne faudrait pas que cela soit le seul atout du territoire. Il n'est pas souhaitable que les gens de l'extérieur deviennent les maîtres et ceux de l'intérieur les esclaves !" La "réunification" de Macao et de la Chine, il y a six ans, garantit au territoire un statut d'autonomie relative pour cinquante ans selon le principe "un pays, deux systèmes" en vigueur à Hongkong. L'actuel chef de l'exécutif macanais, Edmund Ho, un banquier formé au Canada, entend faire de sa cité la capitale d'un empire du jeu — celui-ci est interdit en Chine continentale —, mais aussi des loisirs et du divertissement.

"Nous ne voulons pas que notre économie soit uniquement dépendante des casinos", se défend Joao Antunes, responsable du département du tourisme. "Songez que nous avons 24 monuments et 7 places classés au Patrimoine mondial de l'Unesco !" Mais, en dépit de rénovations urbaines exsudant le parfum révolu du temps jadis, Macao a cessé d'être ce qu'elle fut : un lieu métissé où l'Occident s'en venait commercer pour y chercher des "épices et des âmes". On y consomme encore des épices. Quant aux âmes, ce sont elles que consume la ville qui ne dort pas.

Bruno Philip

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