4.12.05

CHINE : Donald Tsang, le gentleman de Hongkong face au régime autoritaire chinois

Le Monde du 04.12.05


Donald Tsang est un gentleman. Il en a l'allure et parfois l'humour. Il est l'archétype du haut fonctionnaire, héritier de ce que la couronne britannique a pu produire de plus polissé dans ses colonies. Anobli par le prince Charles, il s'exprime dans un anglais châtié et porte le noeud papillon. Catholique, il ne rate jamais la messe du matin. Et c'est lui que les responsables du Parti communiste de la République populaire de Chine ont choisi, en juin, pour assumer le pouvoir exécutif de Hongkong, territoire rétrocédé à la Chine par le Royaume-Uni en 1997 après un siècle et demi de présence !

Seul candidat au poste, "Donald", comme tout le monde l'appelle ici, a certes été élu, mais, aux termes d'une "Loi fondamentale" qui fait office de Constitution, c'est un comité de notables locaux largement favorables à Pékin qui l'a désigné.

Pourquoi diable le choix du régime chinois s'est-il porté sur cet ancien bureaucrate responsable de l'administration de Hongkong dont le curiculum vitae trahit la marque de plusieurs décennies de loyaux services auprès du gouvernement de Sa Majesté ? Pourquoi avoir choisi une personnalité peu susceptible de devenir l'homme lige de Pékin dans l'ancienne colonie britannique ?

"C'est un homme très docile ; le genre à aller prendre à Pékin de royales instructions", persifle Emily Lau, député et égérie des démocrates de l'Assemblée hongkongaise — ce legislative council qui sert de mini-Parlement à un territoire jouissant formellement d'un certain degré d'autonomie par rapport à la Chine continentale. "C'est le genre d'homme à servir n'importe quel maître", tranche le député Martin Lee, lui aussi vrai gentleman catholique mais figure de proue d'un parti démocrate en lutte contre les oukazes du pouvoir chinois. "Nous n'aurions jamais pu imaginer que Donald puisse être celui à qui le gouvernement central ferait confiance", s'étonne Tsang Yok-sing, parlementaire pro-Pékin. Pour ce communiste qui défend la ligne chinoise, la nomination de cette "grenouille de bénitier" a sans doute été un peu difficile à admettre.

"HÉRITIER DU COLONIALISME"

Mais pour Pékin la cause fut rapidement entendue, si l'on en croit un ancien haut fonctionnaire de Hongkong qui servit sous les Britanniques. Quand "Donald" s'est rendu en Chine, les responsables pékinois lui ont dit : "Nous savons que vous pensez être à nos yeux l'héritier du colonialisme. Vous avez été anobli ; vous êtes catholique. Mais sachez que tout cela ne nous soucie pas. Vous pouvez compter sur notre soutien"...

Donald Tsang est perçu comme un personnage très épris de lui-même. Ceux qui l'ont rencontré savent son inclination à parler d'une enfance difficile, d'un goût pour la gastronomie, de sa défense du libéralisme avancé et de ses visions un brin mégalomaniaques pour Hongkong. Pékin se dit : qu'importe le flacon...

Donald Tsang ne fait pas l'unanimité mais il est bien plus coté que son prédécesseur, l'insipide milliardaire Tung Chee-hwa, un ancien "tycoon" en faillite repêché par Pékin et dont les huit ans de règne furent marqués par une servilité sans égale auprès de Pékin. Il fut si impopulaire et inefficace que ses "maîtres" chinois l'acculèrent à la démission.

Donald Tsang était son bras droit. Apolitique et fonctionnaire, il devint alors, de manière quasi automatique, le candidat idéal. On le préfère parce que personne ne peut être plus nul que son prédécesseur, clament en choeur les Hongkongais soulagés. Le pouvoir chinois, lui, doit compter sur un homme sûr à Hongkong tout en tenant compte de la nature rebelle d'une partie de l'opinion locale.

EQUILIBRISTE

Donald Tsang s'efforce de jouer les équilibristes. Il lui faut à la fois contenter Pékin et persuader ses administrés qu'il est le défenseur des droits d'un territoire résolument différent de la Chine continentale. Et c'est là où se situe la difficulté pour M. Tsang. Hongkong est une étrange entité, un phare d'une réussite économique qui a payé le prix de la crise asiatique mais commence à s'en remettre, un îlot d'aspiration démocratique face à une Chine autoritaire, bref, un contre-modèle pour le régime autoritaire. Pékin traîne des pieds et ne cesse d'interférer dans les affaires hongkongaises, repoussant sine die les perspectives démocratiques telles que le prévoyait l'accord sino-britannique sur la rétrocession négocié en 1984 entre Margaret Thatcher et l'ancien numéro un chinois Deng Xiaoping.

Jusqu'à présent, seule la moitié des soixante députés du Conseil législatif hongkongais est élue au suffrage universel, le reste étant choisi par des groupes d'intérêts professionnels dont la tendance est de coopter des candidats pro-Pékin. La fameuse Loi fondamentale prévoit "comme but ultime" un suffrage universel de plein exercice, tant pour l'élection des parlementaires que pour celle du "patron". Mais en avril Pékin décida de repousser aux calendes grecques l'application du suffrage universel alors que les démocrates la réclamaient pour les élections législatives de 2007 et la consultation de 2008 devant sélectionner le chef de l'exécutif. Pourtant, selon le dernier sondage effectué par une université hongkongaise, 71 % de la population est en faveur du suffrage universel total...

Donald Tsang, serviteur docile de Pékin, vient de proposer quelques timides réformes ne remettant pas en cause le système de cooptation des élites aujourd'hui en vigueur. Les démocrates ricanent. Ils exigent que Pékin leur donne un calendrier pour une élection pleine et entière au suffrage universel. "Demander à Donald de se battre contre Pékin est irréaliste", reconnaît Jimmy Lai, directeur du Apple Daily, un tabloïd mêlant photos de femmes nues et articles farouchement pro-démocratie. Il sait que Donald ne peut pas faire grand-chose et que le pouvoir est à Pékin.
Bruno Philip et Ilaria Maria Sala
Le Monde du 04.12.05

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