31.12.05

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POLOGNE : Radio Maryja sert la messe du pouvoir

RUSSIE : Russia Today, télé VRP à l'étranger

RUSSIE : Tchen Txeshik, le Coréen "descendant d'esclaves"

Chine-Vatican : esquisse d'une détente

CHINE : Macao « l'enfer du jeu » flambe toujours !

CHINE : Pékin «trahit» les guérillas maoïstes

CHINE : Le plus long pont du monde

KAZAKHSTAN : Nucléaire : Des grenouilles et des hommes

23.12.05

POLOGNE : Radio Maryja sert la messe du pouvoir

La station polonaise, ultracatholique, a fait campagne pour le président Lech Kaczynski.

Libération, vendredi 23 décembre 2005

Symbole des temps nouveaux, la station ultracatholique Radio Maryja, longtemps boudée par la classe politique, vit ses heures de gloire. Pour barrer la route au candidat libéral Donald Tusk, elle a soutenu Lech Kaczynski, qui prend ses fonctions de chef de l'Etat aujourd'hui. Et, très populaire dans la campagne profonde, elle a pesé dans sa victoire. Pour le quotidien Gazeta Wyborcza, il n'y a pas de doute, «Radio Maryja a été le vrai gagnant des élections, législatives et présidentielle».

Protégé par une clôture de deux mètres de haut et tout un système de caméras de surveillance, le siège de la station à Torun, à 180 kilomètres au nord de la capitale, voit désormais défiler des limousines gouvernementales. Ce ne sont plus seulement les auditrices qui viennent déposer de modestes dons, prier dans la chapelle ou acheter les recettes de cuisine de soeur Felicja, vendues dans la librairie à côté de livres sulfureux comme le Protocole des sages de Sion...

Phobies antisémites. Le chef du gouvernement, Kazimierz Marcinkiewicz, a donné le ton. Peu après sa nomination, fin octobre, ce catholique pratiquant, père de cinq enfants, s'est rendu à Torun accompagné de deux ministres. Il a participé à la célèbre émission du soir, Conversations inachevées. Les auditeurs qui téléphonent déversent leurs phobies antisémites à l'antenne, s'attaquent aux postcommunistes et aux libéraux, nouvelle menace pour la Pologne catholique. D'autres ministres ont suivi. Celui du Trésor, Piotr Wozniak, a même déploré le mauvais état de la route entre Torun et Varsovie.

Pour les 14 ans de la radio, fêtés en grande pompe le 7 décembre, le Premier ministre, retenu à la Diète pour le débat sur le budget, a envoyé à Torun ses ministres de la Justice et des Services spéciaux, ainsi qu'une conseillère. «Que toute la Pologne voie bien qui est là aujourd'hui !» s'est rengorgé le père Tadeusz Rydzyk, directeur et fondateur de la radio, devant les 10 000 fidèles entassés dans et autour de l'église des rédemptoristes, avant d'énumérer les VIP présents : Andrzej Lepper, le chef du parti populiste Samoobrona, Roman Giertych, le leader de l'ultracatholique Ligue des familles polonaises (LPR), ainsi que le président et un vice-président du Parlement, des députés et des sénateurs du parti Droit et Justice (au pouvoir, le PiS), de Samoobrona et de la LPR, et leurs eurodéputés.

En votant en sa faveur, les députés de Samoobrona et de la LPR ont assuré l'investiture du cabinet de Marcinkiewicz, minoritaire au Parlement. Le père Rydzyk rêve désormais que ces trois partis forment une coalition gouvernementale, surnommée la coalition «des bérets en mohair», allusion aux couvre-chefs portés par de nombreuses auditrices de Radio Maryja, le plus souvent des femmes âgées venues de la campagne.

Le père Rydzyk a rendu une visite en retour à Varsovie, participant à une rencontre tardive avec un groupe de députés du PiS et du LPR. Tout cela se passe sans la bénédiction de l'épiscopat, qui, depuis des années, voit d'un mauvais oeil l'engagement du père Rydzyk dans la vie politique, mais qui se garde bien d'intervenir. Huit évêques ont toutefois assisté à la grand-messe à Torun : plus de deux heures avec chorale et orchestre des gardes-frontières. «L'engagement politique de la radio est absolument contraire à l'enseignement de l'Eglise», explique à Libération l'évêque Tadeusz Pieronek, selon lequel la participation des quelques évêques ressortit à leur choix personnel.

Rosaire. La station est, de loin, la mieux captée dans les campagnes où elle est leader. Elle est également la plus écoutée par la diaspora polonaise aux Etats-Unis, en Allemagne ou en Belgique, ce qui fournit les précieux dons qui font vivre l'empire du père Rydzyk.

Longtemps méprisée par les grands médias, «la station entre petit à petit dans les salons politiques et les salons viennent à elle, souligne le sociologue Pawel Boryszewski. Elle a tout d'une secte. Mais sur le fond, le père Rydzyk ne touche pas aux dogmes. Le problème, en fait, est que cette radio a deux côtés, un religieux, parfaitement acceptable, et un autre, politique, qui ne fait qu'engendrer des conflits».

Même les ennemis du père Rydzyk, comme Jaroslaw Walesa, député libéral et l'un des quatre fils du fondateur de Solidarité ­ que la radio a accusé d'avoir été un agent communiste ­, dresse un jugement balancé : «Les prières et le rosaire dits à l'antenne, c'est fabuleux, mais la haine que la radio propage est inacceptable.»

Radio Maryja s'est toujours nourrie des attaques dont elle est l'objet. Les étudiants de l'école de journalisme du père Rydzyk ont déposé en offrande sur l'autel plusieurs cartons d'articles de presse découpés dans des journaux ­ «des milliards de mensonges, de calomnies, de poison et de pierres jetées contre Radio Maryja», souligne son directeur. Car la radio se veut le seul média en Pologne à dire la vérité. Avec les deux autres titres de l'empire médiatique du père Rydzyk : le journal Nasz Dziennik et la télévision Trwam.

Près de 200 jeunes sont inscrits à l'école Veritatis Splendor, à Torun. «La culture médiatique» y est enseignée par le père Rydzyk lui-même. Les étudiants sont acceptés sur recommandation de leur curé et après un entretien avec le père. Ils ont accès aux moyens techniques les plus modernes. Et désormais, ils pourront faire des stages au gouvernement.

Millions de zlotys. Avec quel argent le père Rydzyk a-t-il construit cet empire ? Personne ne sait exactement. Officiellement, le financement provient des dons pour le culte religieux, mais il n'a jamais pu être contrôlé par le fisc. Nul ne sait, en outre, où sont passés les millions de zlotys que les auditeurs ont versés il y a quelques années, après un appel du père Rydzyk pour sauver les chantiers navals de Gdansk, le berceau de Solidarité, alors au bord de la faillite.

Maja ZOLTOWSKA

RUSSIE : Russia Today, télé VRP à l'étranger

Lancée le 10 décembre, la CNN russe, proche du pouvoir, veut redorer l'image du pays.

Libération : vendredi 23 décembre 2005

Vert fluo, rose fuchsia, bleu électrique, orange sanguine... Russia Today, nouvelle chaîne russe d'information en anglais, a pour mission de redonner des couleurs un peu plus optimistes à l'image de la Russie à l'étranger et semble exécuter la tâche au pied de la lettre. Depuis le 10 décembre, sa diffusion a commencé à destination de l'Europe, de l'Amérique et de l'Asie (1), dans un arc-en-ciel de couleurs flashy. A Moscou même, les abonnés au bouquet satellite NTV-Plus ont pu découvrir ce qui se veut «la Russie vue de Russie». Un des premiers documentaires, déjà diffusé une bonne dizaine de fois, montre un artiste allemand qui vit dans un de ces innombrables villages russes, éloigné de tout, enterré sous la neige en hiver : «Sur les ruines d'une ancienne ferme collective soviétique, il a trouvé le sens de la vie», répète la bande-annonce. A la fin du reportage, on apprend ce que l'ermite allemand a découvert en Russie : «Il a trouvé la beauté, la liberté et l'inspiration.»

Arbre de Noël géant. Imaginée par deux proches collaborateurs de Poutine, son porte-parole Alexeï Gromov et l'ancien ministre de l'Information Mikhaïl Lessine, Russia Today a été conçue pour répondre à une phobie russe très répandue, au Kremlin mais aussi dans tout le pays : l'impression que l'image de la Russie est très négative dans les médias étrangers, qui, lorsqu'ils évoquent la Russie, parlent de la guerre en Tchétchénie, de l'arrestation de Mikhaïl Khodorkovski ou du contrôle politique à nouveau imposé à toutes les télévisions. La rédaction en chef de Russia Today a été confiée à une jeune journaliste de 25 ans, Margarita Simonian, précédemment reporter au Kremlin pour la télévision d'Etat Rossia, et connue pour ses liens avec l'entourage de Poutine.

Dans les bulletins d'information de Russia Today, place est ainsi faite à l'information «positive», comme la livraison d'un arbre de Noël géant au Kremlin ou les préparatifs des camions russes Kamaz pour le Paris-Dakar... Une grande attention semble aussi accordée à de petites nouvelles apparemment insignifiantes, «un mort causé par l'effondrement d'un toit», trois autres dans l'explosion de fusées d'artifice... faits divers jetés en pâture comme pour prouver que Russia Today aborde aussi les aspects «négatifs» de l'actualité russe. Rien, en revanche, n'a encore été montré des trois à cinq soldats russes en moyenne qui, tous les jours, sont encore tués en Tchétchénie.

«Qu'en trois mois on ait réussi à lancer cette chaîne est déjà un bel exploit», tente de se rassurer un des journalistes recrutés à Londres et installé depuis septembre à Moscou, où il semble un peu perdu. «Pour moi, avoue-t-il, c'est surtout une première occasion de faire de la télévision, de vivre une aventure à l'étranger et d'améliorer aussi mon salaire par rapport à ce que je gagnais à Londres.» Pour présenter les nouvelles de Russie avec le bon accent british, quelque 70 journalistes étrangers, britanniques pour la plupart, ont été recrutés, sur un effectif total d'environ 400 salariés. Beaucoup d'entre eux n'avaient l'expérience ni de la télévision ni, surtout, de la Russie avant de débarquer il y a quelques mois. Ils écorchent encore les noms russes à l'antenne. La toute jeune rédactrice en chef a elle-même confessé que la plupart «ont une idée très vague de la Russie». «Je leur ai fait par exemple un cours pour expliquer que la Tchétchénie n'était pas un pays à part, mais une partie intégrante de la Fédération de Russie», a-t-elle avoué.

30 millions de dollars. «Il n'y a pas de mystère, résume un autre de ces jeunes embauchés britanniques. Un bon journaliste anglophone de télévision ne laisserait pas tomber son job à la BBC ou Sky News pour venir travailler à Russia Today.» Dotée par l'Etat d'un budget de lancement de 30 millions de dollars, la nouvelle chaîne a souvent été présentée comme une CNN russe ou une BBC russe. Pourtant, elle s'apparente plutôt à CCTV9, la chaîne d'Etat chinoise en anglais, qui prétend, elle aussi, montrer à l'étranger le meilleur de la Chine.

«Schémas soviétiques». «Le Kremlin raisonne encore dans les anciens schémas soviétiques de propagande et contre-propagande, soupire Igor Iakovenko, secrétaire général de l'Union des journalistes russes. Il pense que la réputation de la Russie peut dépendre de la création artificielle d'images dans les médias. Mais les belles images produites par Russia Today ne serviront à rien. Elles n'empêcheront pas de voir en même temps les milliers d'images noires de la Russie qui continuent d'être diffusées par ailleurs. L'époque où les nouvelles ne circulaient pas est heureusement révolue.» Une des jeunes Britanniques de Russia Today opine, déjà soucieuse : «L'épreuve de vérité viendra s'il se passe à nouveau une tragédie comme Beslan, une prise d'otage ou une attaque tchétchène. Je serai moi-même curieuse de voir ce que nous en montrerons.»

Lorraine MILLOT

(1) Russia Today est diffusée via les satellites Intelsat Americas 5, Hotbird 6 et Taicom 3.

Libération : vendredi 23 décembre 2005

22.12.05

RUSSIE : Tchen Txeshik, le Coréen "descendant d'esclaves"

Le Monde du 22.12.05

Tchen Txeshik avait 13 ans quand les Japonais ont sonné à la porte de sa maison, en Corée, en septembre 1943. "Ils nous ont demandé de partir. Comme ils avaient promis un bon salaire à mon père, parti un an plus tôt et dont on n'avait plus de nouvelles, on n'a pas rechigné à le rejoindre. Nous avons fait nos sacs, ma mère, ma soeur et mon frère." La famille Txeshik quitte alors une Corée occupée par le Japon depuis 1905, à la suite d'une guerre gagnée sur la Russie. L'empire du Soleil-Levant y mène une politique de domination très dure : expropriation des terres et, depuis mars 1941, interdiction de l'enseignement du coréen — des étapes nécessaires pour effacer une culture jugée décadente.

Tchen Txeshik fera partie des milliers de Coréens transférés dans le sud de l'île de Sakhaline, avant et durant la seconde guerre mondiale. Deux millions d'entre eux sont réduits en esclavage, le plus souvent employés dans les mines de charbon, restées aujourd'hui la principale source d'énergie de l'île. "Ils nous ont maintenus dans des conditions de vie épouvantables", se souvient le vieillard, aujourd'hui très élégant dans son veston noir relevé d'une cravate rouge.

L'hiver, qui dure entre cinq et sept mois ici, on relève des températures inférieures à — 20 degrés. C'est un vent glacial qui souffle à travers les parois des nagaya, sortes de baraquements-dortoirs où ils sont logés. "On travaillait du lever du jour au coucher du soleil, pas d'eau chaude, pas de chauffage, et la nourriture, qui devait nous faire tenir durant un mois, suffisait à peine pour dix jours." Tchen se rappelle aussi du sucre qu'ils échangeaient contre du riz, et des humiliations à l'école.

Les accords de Yalta, signés en février 1945 par Roosevelt, Churchill et Staline, sont une terrible déception. Tchen et ses amis s'attendent que l'URSS chasse définitivement les Japonais de l'île de Sakhaline et leur rende la liberté. La réalité sera bien différente. "Je me souviens de l'arrivée de soldats sales, dont on ne comprenait pas la langue, raconte Tchen en évoquant le mois de février 1946, lorsque toute l'île tombe aux mains des Russes. Mais le plus étonnant étaient leurs yeux, immenses et tout ronds : pour nous, c'était la première fois que nous en voyions", relève-t-il en s'amusant dans un russe parfait, fruit de dix ans de cours du soir.

Les Japonais ont alors deux ans pour quitter l'île. "Mais ils nous abandonnèrent à notre sort, et personne ne s'occupa de nous rapatrier." Dans les faits, il est déjà trop tard pour partir : l'Union soviétique se ferme et n'entretient pas de relations avec la Corée du Sud, dont sont issus beaucoup de "déportés". Aucune information sur le reste du monde ne parvient dans l'île. Du moins par la voix russe. "On essayait d'écouter les radios japonaises, et c'est comme cela qu'on a eu quelques nouvelles." Rassemblés autour d'un poste, ils suivent ainsi les Jeux olympiques de Séoul, en 1988.

Au moment de la chute de l'URSS, en 1991, il devient possible de partir, mais le manque d'argent et la peur de ne trouver personne qui les attende les contraignent à rester. C'est ce que les Coréens appellent alors le "double abandon" : après celui des Japonais, celui de leur propre patrie.

Le vieil homme habite aujourd'hui encore à Sakhaline, la capitale de l'île, où la neige recouvre le sommet des montagnes voisines. Professeur à la retraite, Tchen Txeshik est l'un des 40 000 Coréens qui vivent dans l'île, ce Far East, l'extrême-orient de la Russie.

Les deuxième et troisième générations, les "descendants des esclaves", comme ils se nomment, portent souvent des prénoms russes et parfois un nom de famille japonais. Ils apprennent le coréen à l'université, parce que leurs parents ont souvent oublié leur langue. Et tous attendent que le Japon, qui a offert quelques compensations aux premières générations, reconnaisse désormais sa responsabilité et s'excuse.

Madeleine Vatel. ENVOYÉE SPÉCIALE, IOUJNO SAKHALINE (ILE DE SAKHALINE, RUSSIE)

21.12.05

Chine-Vatican : esquisse d'une détente

Le Monde du 21.12.05

Jamais la partie diplomatique qui se joue entre le Vatican et la Chine n'a semblé aussi subtile et serrée. Elle est suivie de près par les chancelleries européennes et américaine. La portée d'un accord — qui n'est pas imminent, mais ne paraît plus hors de portée — serait symbolique autant que politique. A la taille de la Chine, les catholiques sont une infime minorité — entre 12 et 20 millions, dans 118 diocèses —, mais la "normalisation" de leurs relations avec le Vatican serait le signe d'un progrès aux conséquences imprévisibles.


Apparemment, rien ne bouge. Pékin élève toujours deux conditions formelles au rétablissement de relations interrompues à la suite de l'expulsion du nonce apostolique en 1951: la rupture du Vatican avec Taïwan (où le nonce s'était réfugié) et la "fin des ingérences" de l'Eglise dans les affaires intérieures chinoises, allusion à la volonté du pape d'y nommer — comme partout ailleurs — ses évêques.

Le 20 avril, Pékin avait salué l'élection de Benoît XVI et exprimé le souhait d'un déblocage des relations. Mais à ses conditions : en octobre, il refusait le visa à quatre évêques invités à Rome par le pape pour un synode mondial. Motif : Benoît XVI aurait dû passer par les canaux de l'Association patriotique des catholiques de Chine, l'instance de contrôle — créée en 1957 — de l'Eglise dite "officielle" (70 évêques), à distinguer de l'Eglise "clandestine" qui a refusé l'allégeance au communisme pour rester fidèle à Rome et est victime de nombreuses arrestations de prêtres, d'évêques et de persécutions.

Rien de nouveau sous le soleil chinois ? Voire. Sur ces deux "préalables" — Taïwan et les nominations d'évêques, c'est-à-dire le contrôle des catholiques —, des verrous sont en train de sauter. Le Vatican reste le seul Etat européen à être encore représenté sur l'île nationaliste mais, souligne-t-on à Rome, c'est le fruit de circonstances historiques plus que d'une politique de soutien délibéré. A Taïpeh, le nonce a fait place à un simple chargé d'affaires. Les chefs de la diplomatie du Vatican — le cardinal Sodano, secrétaire d'Etat, Mgr Lajolo, "ministre des affaires étrangères" de Benoît XVI — répètent qu'ils sont prêts à transférer la nonciature, "du jour au lendemain" de Shanghaï à Pékin.

La hiérarchie catholique de Taïwan serait disposée à accepter cette situation, comme prix de la reconnaissance de l'Eglise de Chine. Elle n'a jamais fait obstacle à la réduction de la représentation du Vatican dans l'île. Si la nonciature était un jour transférée à Pékin, il resterait un "bureau" à Taïpeh. Le cardinal Jean-Louis Tauran, ancien "ministre des affaires étrangères" de Jean Paul II, vient de se rendre à Taïwan, pour s'assurer du soutien de l'Eglise locale. D'autres personnalités — le cardinal Mahony, de Los Angeles, le cardinal Etchegaray, l'homme des missions diplomatiques sensibles sous Jean Paul II — ou des médiateurs de la communauté de San't Egidio se sont rendus, à plusieurs reprises, à Pékin pour rassurer la Chine et exprimer le souhait d'une normalisation diplomatique.

Celle-ci ne se fera pas à vil prix. Les diplomates de l'Eglise font valoir qu'ils ne quitteront pas Taïwan pour Pékin avant un "accord général", capable de garantir l'autorité du pape sur la totalité des catholiques de Chine et d'assurer les conditions d'un retour à la liberté de religion. Or, sur ces deux points, les choses se mettent aussi à bouger. L'exemple le plus frappant touche aux nominations d'évêques, longtemps verrouillées par le régime, mais qui font désormais l'objet d'une entente préalable entre Rome et Pékin, publiquement révélée par les bénéficiaires, sans que les autorités chinoises ne crient à l'ingérence étrangère.

En cas de vacance d'un diocèse, le nom d'un nouvel évêque fait d'abord l'objet d'une concertation au sein du clergé local. Un ou plusieurs noms sont adressés à la "Conférence des évêques", paravent de l'Association patriotique des catholiques, qui ratifie ou non ce choix. Parallèlement, ce nom est soumis à l'approbation du Vatican par un diplomate de la nonciature aux Philippines, résident à Hongkong. C'est un Irlandais, Mgr Eugène Nugent, qui occupe ce poste. La nouveauté est que les évêques ainsi nommés n'hésitent plus à rendre publique leur investiture par le pape, soit par une annonce au cours de leur cérémonie d'ordination; soit en mettant la photo de Benoît XVI sur leur faire-part !

C'est une situation que le régime chinois semble avoir décidé de tolérer. En 2002, Mgr Feng Xinmao, évêque auxiliaire de Hengshui (province de Hebei), avait dû patienter deux ans avant d'être ordonné parce que la nouvelle de sa nomination par Rome avait été ébruitée. Mais, plus récemment, le 29 juin 2005, ni le Bureau local des affaires religieuses, ni la "Conférence des évêques" de Chine n'ont pu empêcher que Mgr Joseph Xing Wenzhi, 42 ans, nouvel auxiliaire de Shanghaï, révèle à ses fidèles que sa nomination avait été le fruit d'un accord entre Rome et Pékin. D'autres évêques ont aussi rendu publique leur nomination par le pape : Mgr Dang Mingyan, évêque coadjuteur du diocèse de Xian, Mgr He Zeqing, à Wanzhou, etc..

C'est un élément décisif dans un jeu où la Chine ne supporterait pas de perdre la face. Si elle n'identifie plus l'Eglise à une puissance impérialiste, elle n'entend en rien céder à son refus de la "double allégeance". L'article 36 de la Constitution met en garde les religions contre la soumission à toute autorité extérieure. "Ces nominations n'ont rien à voir avec le Vatican", répètent, malgré l'évidence, les autorités. Mais Mgr Zen Ze-Kiun, évêque de Hongkong, militant des droits de l'homme, confirme que si des évêques "officiels" sont ordonnés avec le consentement de Rome, c'est la première fois que ces accords sont rendus publics.

De tels changements ne seraient pas possibles sans la ferveur que manifestent les chrétiens de Chine. A Shanghaï, la mort de Jean Paul II a été le prétexte à de grandes célébrations. Les églises, les séminaires, les noviciats sont pleins. "Le christianisme est plutôt bien vu dans les milieux intellectuels, confirme le Père Jean Charbonnier, des Missions étrangères de Paris, car il fait appel à la conscience individuelle et au respect de la personne humaine et paraît plus moderne". L'ouverture du pays favorise les séjours de prêtres ou séminaristes à l'étranger. Jamais les communications n'ont été aussi étroites entre les chrétiens de Chine et les Eglises ou les universités en Occident.

Le rétablissement des relations entre le Vatican et la Chine serait un signal fort adressé aux 30 millions de chrétiens (en comptant les protestants dont le nombre progresse aussi). Sans surestimer cet événement, le Vatican en escompte de nombreux fruits, dont une réunification — à terme — entre les deux Eglises, officielle et clandestine. A moins qu'elle ne suscite aussi quelques solides règlements de compte...

Henri Tincq
Le Monde du 21.12.05

20.12.05

CHINE : Macao « l'enfer du jeu » flambe toujours !

Le Monde du 20.12.05

Certaines réputations ont la vie dure. Parfois, le passage du temps semble les renforcer. C'est le cas pour Macao. Le cliché d'"enfer du jeu" qui colle aux rivages de l'ancienne colonie portugaise ne cesse, malgré son retour dans le giron de la mère patrie chinoise le 20 décembre 1999, de se confirmer.

Jusqu'à la rétrocession du territoire, après quatre cent quarante-deux années de règne colonial portugais, cette héritière dévergondée d'un empire englouti, cette terre de stupre et de lucre qui fut aussi un lieu de refuge, un espace de tolérance et une base arrière pour le prosélytisme jésuite en Chine vivait au rythme du claquement des pions jetés sur les tapis verts. Macao avait même son empereur du jeu, et le souverain n'était pas partageur : Stanley Ho, richissime homme d'affaires chinois, 84 ans cette année, eut le privilège de détenir durant un demi-siècle le monopole absolu sur les casinos par le biais de sa Sociedade de turismo e diversoes de Macau. Un jour, il avait lâché à un journaliste américain : "Ici, il n'y a qu'un seul business, et c'est moi qui le gère !"

Les choses ont changé. Certes, le Docteur Ho — comme tout le monde l'appelle ici d'un titre qui n'a rien de médical — a toujours son hôtel-casino, le célèbre Lisboa, une grosse pâtisserie architecturale d'un goût incertain qui domine le front de mer. Là se pressent joueurs Hongkongais ou du reste de l'Asie, prostituées chinoises venues du continent, demi-mondaines russes, bref, toute la faune interlope de ces interminables nuits macanaises où l'on ne perd pas que le sommeil. Mais depuis 2002, Stanley Ho ne jouit plus de son monopole. Il reste l'un des acteurs dominants, mais il a dû partager le gâteau avec de nouveaux venus. Ces derniers ne sont plus chinois. Ils viennent de l'autre côté du Pacifique, depuis la capitale d'un autre "enfer du jeu", Las Vegas.

En 2002, lorsque la licence du Docteur Ho arriva à expiration, le gouvernement local accepta de la lui renouveler tout en ouvrant le marché à d'autres investisseurs. Stanley Ho est en train de faire agrandir son hôtel-casino et de bâtir un Lisboa bis qui promet d'être un complexe plus formidable encore. Une autre compagnie a utilisé sa licence pour un projet consistant à créer sur le port des pêcheurs un vaste parc d'attractions reproduisant, en réduction, des rues hollandaises, espagnoles, le palais du Potala de Lhassa, des monuments de l'Antiquité... Mais un autre vieux loup des jeux et des loisirs menace le bon Docteur Ho : Sheldon Adelson possède l'une des quinze plus grandes fortunes mondiales, il est propriétaire du célèbre ensemble de casinos et de loisirs Venetia à Las Vegas, où il a, entre autres, reproduit une petite Venise. A Macao, le milliardaire a déjà touché son jackpot : "J'ai investi 265 millions de dollars dans le Sands, mon casino de Macao", nous dit-il d'une voix rocailleuse au téléphone depuis Malibu, en Californie. "En moins d'un an et demi, ajoute-t-il, je suis rentré dans mes frais. J'ai déjà récupéré 40 % du marché des joueurs ordinaires..."

Entre les magnats du jeu, la compétition s'annonce impitoyable, et la guerre couve : "J'ai toujours aimé les défis, je vais montrer au monde qui sera capable de gagner, et j'ai peur que ça soit moi", ironisait l'autre jour Stanley Ho dans le magazine Macau Business. En attendant, son concurrent, Adelson, est en train de faire construire à Cotai, une presqu'île rattachée à Macao, un projet pharaonique de 1,8 milliard de dollars (1,5 milliard d'euros), où des casinos et (encore !) une mini-Venise jouxteront des hôtels de luxe, des salles de conférences et d'expositions. Tout cela sans compter un troisième acteur, Steve Wynn, un autre tsar de Las Vegas, qui construit un complexe de 700 millions de dollars ! Selon l'économiste portugais José Duarte, il y avait, en 2003, "400 tables de jeu et un millier de machines à sous ; certaines projections indiquent qu'il pourrait y en avoir respectivement 6 000 et 11 000 en 2010. La même année, le nombre de casinos aura doublé, c'est-à-dire qu'il y en aura en tout une trentaine". La passion des Chinois pour les jeux de hasard explique bien sûr ce formidable essor et l'extraordinaire potentiel de Macao. Lorsque le Sands a ouvert, au printemps 2004, ce fut l'émeute : 30 000 personnes s'y bousculèrent pour être les premières à pénétrer dans ce gigantesque temple dédié au pari.

Depuis lors, sous le grand ciel de sa voûte égayée par un écran vidéo géant, la foule s'agglutine le soir — et vingt-quatre heures sur vingt-quatre —, surtout en fin de semaine, autour des tables de black jack, de roulette et de jeux chinois au son d'orchestres pop dont les chanteurs s'époumonent derrière un bar interminable où l'on peut s'affairer sur l'écran d'ordinateur d'une machine à sous électronique incrustée dans le comptoir. Devant l'une d'elles, un certain M. Wang grimace en racontant ses mésaventures devant des vodka-tonic. "Ce soir, j'ai perdu 10 000 patacas (environ 1 000 euros), mais tant pis ; je viens ici une quinzaine de fois par an et, la plupart du temps, je perds..." M. Wang travaille de l'autre côté de la "frontière", sur le continent, dans la province de Canton. Il est "commercial" dans une entreprise d'engrais sino-russe. Il a vécu à Francfort, parle l'anglais et l'allemand. Il se lamente contre "ces salopards de corrompus du parti (communiste chinois) qui viennent claquer à Macao, dans les salles du haut, réservées aux VIP, le fric qu'ils ont détourné sur le continent. Moi, je suis accro, mais je parie mon propre fric !" Il reprend une vodka et s'esclaffe : "Mais bien sûr que je suis aussi membre du parti ! Vous pensez qu'on peut réussir en Chine autrement ?"

Depuis que le régime de Pékin a autorisé les Chinois du continent à obtenir des visas individuels pour Hongkong et Macao, l'ancien territoire portugais ne désemplit plus : environ 16 millions de touristes en 2004 — pour une population de 450 000 personnes — et peut-être une vingtaine de millions cette année. Mais ce succès ne plaît pas à tout le monde. Même si l'industrie du jeu et des plaisirs est source de création d'emplois, l'essor risque, à terme, de profiter surtout aux Chinois venus de "Chine". Dans une des vieilles rues rénovées du centre-ville, tout près de la place du Sénat, une dame de la communauté macanaise — cette population métissée qui forme encore une minorité importante et active du territoire — hoche la tête en nourrissant ses chats : "Macao est trop petite pour devenir une nouvelle Las Vegas", soupire-t-elle. Du haut d'un balcon, sa très vieille mère l'observe. "Je suis ici en vacances. J'habite Lisbonne, où je suis institutrice."

"Plus de 50 % de la population de Macao est toujours originaire du continent — dont une grande partie se moque de l'avenir du territoire", explique Paulo Azevedo, chantre local du journalisme indépendant. Assis malgré lui à une table du Clube Militar, restaurant résolument colonial où de vieux gentlemen viennent lamper un "caldo verde" (soupe de légumes), M. Azevedo s'inquiète : "Avec 50 000 visiteurs par jour, qui va payer le prix écologique, humain, économique d'un tel afflux ? L'immobilier est déjà en train de flamber..." Ailleurs, dans le petit café d'un vieux quartier rescapé des bulldozers qui ont transformé, en vingt ans, cette ville d'Asie dont le nom sonnait jadis comme une promesse en un petit Manhattan de mauvais goût, deux chercheuses étrangères expliquent l'impact de ce nouvel avatar de l'"enfer du jeu" sur les mentalités. "Les enfants sont exposés à un âge trop précoce à l'industrie du jeu, observe Gertina Van Schalwyk, psychologue sud-africaine. Par exemple, si leurs parents travaillent dans les casinos, ils se retrouvent confrontés à un style de vie de famille qui a complètement changé."

"Le gouvernement proclame que l'industrie du jeu a des effets positifs. Mais il n'est pas conscient du facteur psychologique que tout cela induit : en fait, les Macanais se sentent écrasés par l'afflux de touristes et de joueurs", ajoute Emilie Tran, doctorante française de L'Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris. Le son de cloche est similaire au presbytère de la cathédrale, où reçoit le vicaire général Pedro Chung : "Le gouvernement dit : 'Les jeux, c'est bien pour l'économie.' D'accord. Mais il ne faudrait pas que cela soit le seul atout du territoire. Il n'est pas souhaitable que les gens de l'extérieur deviennent les maîtres et ceux de l'intérieur les esclaves !" La "réunification" de Macao et de la Chine, il y a six ans, garantit au territoire un statut d'autonomie relative pour cinquante ans selon le principe "un pays, deux systèmes" en vigueur à Hongkong. L'actuel chef de l'exécutif macanais, Edmund Ho, un banquier formé au Canada, entend faire de sa cité la capitale d'un empire du jeu — celui-ci est interdit en Chine continentale —, mais aussi des loisirs et du divertissement.

"Nous ne voulons pas que notre économie soit uniquement dépendante des casinos", se défend Joao Antunes, responsable du département du tourisme. "Songez que nous avons 24 monuments et 7 places classés au Patrimoine mondial de l'Unesco !" Mais, en dépit de rénovations urbaines exsudant le parfum révolu du temps jadis, Macao a cessé d'être ce qu'elle fut : un lieu métissé où l'Occident s'en venait commercer pour y chercher des "épices et des âmes". On y consomme encore des épices. Quant aux âmes, ce sont elles que consume la ville qui ne dort pas.

Bruno Philip

9.12.05

CHINE : Pékin «trahit» les guérillas maoïstes

Libération : vendredi 09 décembre 2005

La Chine fournit une aide militaire au Népal et aux Philippines pour combattre les communistes.

Depuis cette année, Pékin fournit des armes aux gouvernements de deux pays, le Népal et les Philippines, en vue d'éradiquer les guérillas maoïstes qui y sévissent. La Chine communiste a aussi proposé à l'Inde de l'aider à liquider ses maoïstes. Deux de ces mouvements communistes ont par le passé bénéficié d'une aide militaire du gouvernement chinois, qui se retourne aujourd'hui contre eux. La décision de «lâcher» ses anciens alliés a été prise par le politburo chinois, semble-t-il en raison de la «mauvaise image de la Chine» projetée par ces mouvements paysans armés, parfois très sanglants, qui se réclament de Mao.

Cargaisons clandestines. L'offensive antimaoïste du Parti communiste chinois a commencé en mai avec la visite aux Philippines du président et numéro 1 du PC chinois, Hu Jintao. Huit mille guérilleros de la Nouvelle Armée populaire maoïste (NPA) tentent depuis trente-cinq ans de renverser le gouvernement de Manille. Hu a offert une aide militaire d'un million d'euros pour aider à les combattre. Le ministre philippin de la Défense a assuré Pékin que ces fonds ­ d'un montant succinct, mais politiquement significatif ­ seraient utilisés dans les zones où «la présence rebelle est forte». La NPA a dénoncé une «trahison». Celle-ci avait bénéficié dans les années 70 de plusieurs livraisons clandestines d'armes chinoises effectuées par bateau. Deux de ces cargaisons avaient été saisies par le gouvernement du dictateur Ferdinand Marcos. Celui-ci avait d'ailleurs saisi ce prétexte pour imposer la loi martiale en septembre 1972.

En Inde, le mouvement naxalite, qui se réclame de Mao, combat depuis 1967 dans plusieurs Etats de l'Union indienne (Bengale occidental, Bihar, Uttar Pradesh, Andra Pradesh). En octobre, l'ambassadeur de Chine populaire en Inde, Sun Yuxi, devant un parterre d'officiels indiens, a excommunié des naxalites : «Nous nous demandons vraiment pourquoi ils se disent maoïstes. Nous n'aimons pas ça. (...) On ne peut pas les empêcher de se dire maoïstes. Mais, assurément, le mouvement maoïste en Inde n'a aucun lien avec le gouvernement chinois.» Avant de lancer son hallali : «S'il y a quoi que ce soit que la Chine puisse faire pour aider l'Inde à s'en débarrasser, nous tâcherons de faire de notre mieux.» Le mouvement maoïste indien, né en mai 1967 dans le village de Naxalbari (qui a donné son nom aux naxalites), a pourtant reçu des armes de la Chine jusqu'en 1980. Un soutien dont il reste des traces, les naxalites continuant de combattre avec de l'armement chinois. Détail embarrassant que l'ambassadeur a balayé en assurant que ces armes provenaient... de convois de matériels envoyés par la Chine aux moudjahidin afghans dans les années 80.

Le mouvement maoïste au Népal est quant à lui carrément qualifié par l'agence Chine nouvelle de «terroriste». «Le mouvement antigouvernemental népalais usurpe le nom du grand leader du peuple chinois Mao Zedong», s'emportait en mai un porte-parole officiel chinois. «La Chine, ajoutait-il, cette fois à raison, n'a jamais eu de relation avec ce groupe.» En dépit de cette absence de liens directs, il demeure que le mouvement s'inspire directement de Mao. Depuis son déclenchement en 1996, le mot d'ordre des maoïstes népalais est l'«encerclement des villes par les campagnes». Une tactique qui s'est soldée par 12 000 morts de part et d'autre. Fin novembre, Pékin a commencé à livrer des armes à l'armée népalaise dans le but précis de combattre ces guérilleros. Dix-huit camions d'armes auraient traversé la frontière, selon le quotidien népalais Kantipur.

«Fierté». La détermination de Pékin à éradiquer ces trois insurrections communistes intervient alors qu'en Chine même le numéro 1 du PC continue d'affirmer ­ de manière rhétorique ­ que «le camarade Mao est la fierté du Parti communiste chinois, du peuple chinois et de la race chinoise. Quelles que soient les circonstances et quelle que soit l'époque, nous devons toujours brandir la bannière de la pensée de Mao».

Philippe GRANGEREAU

8.12.05

MACEDOINE : La Macédoine se veut un exemple pour le statut futur du Kosovo

La Macédoine se veut un exemple pour le statut futur du Kosovo

Le Monde : 08.12.05

Au bord de la guerre civile il y a quatre ans, la Macédoine suit avec attention l'évolution des pourparlers sur le futur statut de du Kosovo voisin, lancés début novembre sous l'égide de l'ONU. De passage à Paris, mardi 6 décembre, le premier ministre social-démocrate, Vlado Buckovski, a proposé que la communauté internationale s'inspire, pour résoudre la question du Kosovo, des méthodes utilisées pour arrêter l'escalade armée de 2001 entre Albanais et Slaves de Macédoine, puis pour stabiliser les relations intercommunautaires.

Le médiateur de l'ONU pour le Kosovo, Martti Ahtisaari, n'exclut pas d'explorer cette voie. Lors d'une étape à Skopje dans le cadre de sa première tournée dans la région depuis sa nomination le 1er novembre, l'ancien président finlandais s'était dit "impressionné" par le chemin parcouru en Macédoine depuis la signature des accords d'Ohrid, en août 2001, ayant mis fin aux affrontements. "En quatre ans, la Macédoine a accompli des miracles", déclare au Monde Vlado Buckovski, qui décrit son pays comme "un exemple de société multiethnique et multiconfessionnelle". "Quel autre modèle existe-t-il dans la région ?, s'interroge-t-il. Celui de la Bosnie de Dayton, qui n'est pas multiethnique."

L'application des accords d'Ohrid, signés sous la pression de l'Union européenne (UE) et des Etats-Unis, a offert, via une loi sur la décentralisation, une large autonomie aux Albanais de Macédoine (25 % de la population) et amélioré la représentation des minorités dans l'administration, la police et l'armée. Au Kosovo, où les Albanais forment 90 % de la population, "on pourrait envisager de telles solutions pour les Serbes", défend Vlado Buckovski.

Des progrès très nets ont été enregistrés en Macédoine, malgré des tensions intercommunautaires récurrentes qu'un échec des négociations sur le Kosovo ne manquerait pas d'attiser davantage. Un compromis accepté par Belgrade et Pristina est donc "indispensable pour stabiliser la région", affirme Vlado Buckovski, qui se dit convaincu que, d'ici "dix ans peut-être", le Kosovo sera indépendant. "La Grande Albanie est une idée du passé, explique-t-il. Il n'y a pas d'autre avenir pour la région que dans l'UE et l'OTAN."

M. Buckovski prêche aussi pour sa paroisse. Skopje attend en effet que les 25 Etats de l'UE confirment d'ici à la fin de l'année la recommandation de la Commission européenne d'octroyer le statut de candidat à cette République, née en 1992 du démantèlement de la Yougoslavie.

Christophe Châtelot

4.12.05

CHINE : Le plus long pont du monde

Extratit de la revue de presse de RFI : 4 décembre 2005

Le Figaro Magazine préfère, spectaculaire photo à l'appui, rendre hommage au «pari impossible» que vient de gagner Shanghaï avec son «serpent de mer. Le plus grand pont du monde pour desservir le plus grand port du monde: 32 kilomètres et demi d'asphalte jetés en pleine mer. Un miracle à la chinoise. Alors que sa construction devait durer sept à huit ans, ce pont (qui vient d'être inauguré) a été livré en trois ans et demi! Six mille hommes, ingénieurs et ouvriers, ont été mobilisés pour ce projet. Tous des migrants, vivant dans les entrailles même du pont, déménageant de poutrelles en poutrelles au gré de l'avancement des travaux», sans le «moindre lieu de détente ni le plus petit magasin». Un «chantier acrobatique» baignant dans une humidité de 100% !

CHINE : Donald Tsang, le gentleman de Hongkong face au régime autoritaire chinois

Le Monde du 04.12.05


Donald Tsang est un gentleman. Il en a l'allure et parfois l'humour. Il est l'archétype du haut fonctionnaire, héritier de ce que la couronne britannique a pu produire de plus polissé dans ses colonies. Anobli par le prince Charles, il s'exprime dans un anglais châtié et porte le noeud papillon. Catholique, il ne rate jamais la messe du matin. Et c'est lui que les responsables du Parti communiste de la République populaire de Chine ont choisi, en juin, pour assumer le pouvoir exécutif de Hongkong, territoire rétrocédé à la Chine par le Royaume-Uni en 1997 après un siècle et demi de présence !

Seul candidat au poste, "Donald", comme tout le monde l'appelle ici, a certes été élu, mais, aux termes d'une "Loi fondamentale" qui fait office de Constitution, c'est un comité de notables locaux largement favorables à Pékin qui l'a désigné.

Pourquoi diable le choix du régime chinois s'est-il porté sur cet ancien bureaucrate responsable de l'administration de Hongkong dont le curiculum vitae trahit la marque de plusieurs décennies de loyaux services auprès du gouvernement de Sa Majesté ? Pourquoi avoir choisi une personnalité peu susceptible de devenir l'homme lige de Pékin dans l'ancienne colonie britannique ?

"C'est un homme très docile ; le genre à aller prendre à Pékin de royales instructions", persifle Emily Lau, député et égérie des démocrates de l'Assemblée hongkongaise — ce legislative council qui sert de mini-Parlement à un territoire jouissant formellement d'un certain degré d'autonomie par rapport à la Chine continentale. "C'est le genre d'homme à servir n'importe quel maître", tranche le député Martin Lee, lui aussi vrai gentleman catholique mais figure de proue d'un parti démocrate en lutte contre les oukazes du pouvoir chinois. "Nous n'aurions jamais pu imaginer que Donald puisse être celui à qui le gouvernement central ferait confiance", s'étonne Tsang Yok-sing, parlementaire pro-Pékin. Pour ce communiste qui défend la ligne chinoise, la nomination de cette "grenouille de bénitier" a sans doute été un peu difficile à admettre.

"HÉRITIER DU COLONIALISME"

Mais pour Pékin la cause fut rapidement entendue, si l'on en croit un ancien haut fonctionnaire de Hongkong qui servit sous les Britanniques. Quand "Donald" s'est rendu en Chine, les responsables pékinois lui ont dit : "Nous savons que vous pensez être à nos yeux l'héritier du colonialisme. Vous avez été anobli ; vous êtes catholique. Mais sachez que tout cela ne nous soucie pas. Vous pouvez compter sur notre soutien"...

Donald Tsang est perçu comme un personnage très épris de lui-même. Ceux qui l'ont rencontré savent son inclination à parler d'une enfance difficile, d'un goût pour la gastronomie, de sa défense du libéralisme avancé et de ses visions un brin mégalomaniaques pour Hongkong. Pékin se dit : qu'importe le flacon...

Donald Tsang ne fait pas l'unanimité mais il est bien plus coté que son prédécesseur, l'insipide milliardaire Tung Chee-hwa, un ancien "tycoon" en faillite repêché par Pékin et dont les huit ans de règne furent marqués par une servilité sans égale auprès de Pékin. Il fut si impopulaire et inefficace que ses "maîtres" chinois l'acculèrent à la démission.

Donald Tsang était son bras droit. Apolitique et fonctionnaire, il devint alors, de manière quasi automatique, le candidat idéal. On le préfère parce que personne ne peut être plus nul que son prédécesseur, clament en choeur les Hongkongais soulagés. Le pouvoir chinois, lui, doit compter sur un homme sûr à Hongkong tout en tenant compte de la nature rebelle d'une partie de l'opinion locale.

EQUILIBRISTE

Donald Tsang s'efforce de jouer les équilibristes. Il lui faut à la fois contenter Pékin et persuader ses administrés qu'il est le défenseur des droits d'un territoire résolument différent de la Chine continentale. Et c'est là où se situe la difficulté pour M. Tsang. Hongkong est une étrange entité, un phare d'une réussite économique qui a payé le prix de la crise asiatique mais commence à s'en remettre, un îlot d'aspiration démocratique face à une Chine autoritaire, bref, un contre-modèle pour le régime autoritaire. Pékin traîne des pieds et ne cesse d'interférer dans les affaires hongkongaises, repoussant sine die les perspectives démocratiques telles que le prévoyait l'accord sino-britannique sur la rétrocession négocié en 1984 entre Margaret Thatcher et l'ancien numéro un chinois Deng Xiaoping.

Jusqu'à présent, seule la moitié des soixante députés du Conseil législatif hongkongais est élue au suffrage universel, le reste étant choisi par des groupes d'intérêts professionnels dont la tendance est de coopter des candidats pro-Pékin. La fameuse Loi fondamentale prévoit "comme but ultime" un suffrage universel de plein exercice, tant pour l'élection des parlementaires que pour celle du "patron". Mais en avril Pékin décida de repousser aux calendes grecques l'application du suffrage universel alors que les démocrates la réclamaient pour les élections législatives de 2007 et la consultation de 2008 devant sélectionner le chef de l'exécutif. Pourtant, selon le dernier sondage effectué par une université hongkongaise, 71 % de la population est en faveur du suffrage universel total...

Donald Tsang, serviteur docile de Pékin, vient de proposer quelques timides réformes ne remettant pas en cause le système de cooptation des élites aujourd'hui en vigueur. Les démocrates ricanent. Ils exigent que Pékin leur donne un calendrier pour une élection pleine et entière au suffrage universel. "Demander à Donald de se battre contre Pékin est irréaliste", reconnaît Jimmy Lai, directeur du Apple Daily, un tabloïd mêlant photos de femmes nues et articles farouchement pro-démocratie. Il sait que Donald ne peut pas faire grand-chose et que le pouvoir est à Pékin.
Bruno Philip et Ilaria Maria Sala
Le Monde du 04.12.05

2.12.05

KAZAKHSTAN : Nucléaire : Des grenouilles et des hommes

Courrier International (8 décembre 2005) reprenant New Scientist

Publié en France en décembre 2005

L’Union soviétique a procédé à cinquante essais nucléaires dans la région. Une biologiste mobilise et aide les habitants exposés aux radiations.

Vous souvenez-vous des essais nucléaires qui ont eu lieu dans votre jeunesse ?
Nous vivions à 400 kilomètres du polygone d’essais, qui se trouvait en pleine steppe. Mais je me souviens d’avoir vu dans mon enfance les lustres de la maison trembler et parfois même le sol bouger. Les essais étaient souterrains, car, depuis la signature du traité d’interdiction des essais nucléaires, en 1963, on n’effectuait plus d’essais atmosphériques. A l’époque, nous ne savions pas de quoi il s’agissait. Les gens parlaient de tremblements de terre.

Quel genre d’éducation avez-vous reçue ?
Mon père était mineur à Karaganda, une grande ville industrielle de l’est du Kazakhstan. Mais je me suis toujours sentie à l’aise dans la nature. J’allais souvent dans la steppe. Ces vastes étendues toutes plates me faisaient penser à l’océan, et je pouvais y voir le soleil et la lune en même temps. J’ai toujours aimé les animaux, c’est pourquoi j’ai voulu devenir biologiste. Une fois diplômée de l’université, j’ai effectué des recherches dans les domaines de l’environnement et de la biologie. Je m’intéressais à la génétique. Ma spécialité était les amphibiens, en particulier les grenouilles. Ce sont des sujets de recherche uniques car ils vivent à la fois sur la terre et dans l’eau. La grenouille est comme une éponge. Elle absorbe tout, et tout passe à travers elle.

Y compris les radiations ?
Oui, bien sûr. Quand la perestroïka est arrivée et que nous avons appris que des essais nucléaires avaient été réalisés dans la région, mes collègues et moi avons décidé de faire des recherches sur leurs effets. Nous voulions prouver que ces essais avaient été nocifs pour l’environnement et les habitants. Après le départ des militaires, nous avons entrepris de faire des analyses dans le polygone de tir, à proximité de Semipalatinsk. Nous avions un dosimètre, mais pas de vêtements de protection adéquats : seulement des survêtements, des gants, des bottes en caoutchouc, et aussi des masques et de quoi protéger nos cheveux. Une fois notre campement établi, nous avons entamé nos recherches.

Qu’avez-vous trouvé ?
La première fois, nous sommes restés sur place pendant deux mois. Ce fut un long cauchemar. En quarante ans, près de 500 essais nucléaires avaient été réalisés à l’air libre et sous terre. Leur puissance combinée représentait l’équivalent de 20 000 bombes d’Hiroshima. Nous avons découvert des tas de vieux engins militaires, avions et chars laissés à l’extérieur par les militaires pour voir quelles sortes de dégâts ils allaient subir. Nous avons stocké tous ces équipements dans d’immenses décharges. Nous avons également appris que les habitants du coin emportaient les matériaux radioactifs soit pour les mettre au rebut, soit pour les utiliser chez eux. Ils prenaient tout ce qu’ils pouvaient, car c’était du matériel de bonne qualité. Le polygone comportait d’énormes bunkers qui formaient une sorte de ville souterraine. Les habitants étaient au courant de leur existence. Les hommes d’affaires faisaient appel aux gens de la région pour fondre des métaux non ferreux comme le cuivre.

Quelles recherches avez-vous effectuées dans le polygone de tir ?
J’ai fait des recherches sur les animaux et leur habitat. Je voulais voir quel genre d’altérations cellulaires avaient produites les essais. Dans certains secteurs du polygone, le niveau de radioactivité dépassait 20 000 microröntgens par heure, soit 2 000 fois plus que la normale. Nous avons utilisé des animaux qui vivaient là depuis des générations et nous avons découvert que même une faible radioactivité pouvait engendrer des changements importants dans les cellules et les chromosomes. Les grenouilles étaient parfaitement adaptées pour ces tests, car elles absorbent les radiations et ont de gros chromosomes, ce qui permet de mieux voir les altérations. J’ai attrapé des grenouilles sur le site, en particulier dans un lac radioactif. La plus forte explosion, en 1965, devait avoir lieu dans le lit asséché de la rivière Chagane. Pour éviter qu’un fleuve voisin, l’Irtych, ne soit contaminé par des poussières radioactives, un barrage a été construit sur la Chagane, et c’est ainsi que s’est formé le lac. Les militaires y ont lâché des carpes, qui sont devenues énormes. Nous avons effectué des tests sur ces poissons, ainsi que sur des lézards et des grenouilles.

Pourquoi abandonner vos recherches ?
Au bout d’un certain temps, j’ai pensé que nous avions accumulé suffisamment de données scientifiques prouvant les effets nocifs des essais, même avec de faibles doses de radiations. Les gens avaient l’impression de servir de cobayes. Pendant soixante-dix ans, ils avaient bénéficié de prestations de l’Etat en tant que citoyens de l’Union soviétique. Maintenant que le polygone était fermé et qu’il avait été prouvé que leur santé avait été altérée par les essais, ils s’attendaient à recevoir un traitement, mais personne ne leur venait en aide. C’est pourquoi j’ai décidé d’agir pour les aider à modifier leurs comportements.

Qu’avez-vous fait ?
N’ayant pas la possibilité de leur offrir des terrains non contaminés, en 1992, j’ai participé à la fondation d’Ecocenter, une petite association qui encourage les citoyens à défendre leurs droits environnementaux et à demander de l’aide. Nous avons organisé des séminaires pour les instruire sur la législation en vigueur et leur indiquer la démarche à suivre pour accéder à l’information, demander une indemnisation, lancer une action judiciaire et, plus généralement, défendre leurs intérêts. Mais, dans l’ensemble, les choses n’ont guère changé. En plus de l’irradiation, il y a un problème de pauvreté.

Pourquoi les gens ne quittent-ils pas la steppe ?
Parce qu’ils n’ont pas d’autre endroit où aller. Ils vivent là depuis longtemps. Et la radioactivité n’est pas élevée partout. C’est surtout autour du site d’explosion et du lac nucléaire que la situation est critique. Ailleurs, c’est moins grave.

www.earthisland.org/cse

Fred Pearce

Courrier International (8 décembre 2005) reprenant New Scientist